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    Parentés atlantiques (2/6): Partie de Langres, Jeanne Mance

    15 juillet 2017 | Monique Durand - Collaboratrice | Actualités en société
    La place Jeanne-Mance est un havre d’oiseaux, de verdure et de paix jouxtant l’imposante cathédrale médiévale Saint-Mammès.
    Photo: Monique Durand Le Devoir La place Jeanne-Mance est un havre d’oiseaux, de verdure et de paix jouxtant l’imposante cathédrale médiévale Saint-Mammès.

    À l’occasion du 375e anniversaire de Montréal, Le Devoir est allé humer l’air du temps d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, histoire de fouiller les liens que nous entretenons avec les villes de France étroitement associées à l’époque de Ville-Marie et de la Nouvelle-France. Comment ces villes françaises honorent-elles cette part de notre histoire qui est aussi la leur ? Quelles sont les résonances de ces filiations ici ? Aujourd’hui : en compagnie de Jeanne Mance.


    Sur le Saint-Laurent, mai 1642. Une aube pastel se lève sur le Saint-Laurent, le nom que lui a donné Jacques Cartier un siècle auparavant. Jeanne se glisse dans la barque construite pendant l’hiver à Québec. Elle a de menus bagages et un enthousiasme qui déborde, totalement tirée par un rêve : aller inventer un lieu de vie sur une portion de ce qui s’appelle déjà l’île de Montréal, aller créer Ville-Marie, où elle posera, déposera son existence et sa détermination, Ville-Marie très à l’ouest sur le fleuve, à l’écart du reste de la colonie.

     

    En ce printemps de 1642, à Québec, les bourgeons ont éclaté il y a peu. Quatre embarcations se suivent en convoi. Dans l’une d’elles, Jeanne Mance a pris place, dans une autre Paul de Chomedey. Ils s’embarquent dans l’anse Saint-Michel, près de la pointe dite à Puiseaux. Peut-être Jeanne a-t-elle mis deux doigts à l’eau, juste pour voir comment elle est ? Encore glaciale en cette demi-saison ? La neige avait encore la hauteur d’un homme il y a peu. Jeanne n’avait jamais vu autant de neige. Même chez elle, à Langres, en Champagne, pic rocheux réputé pour son froid.
     


     

    Langres, mai 2017, place Jeanne-Mance. « Je ne connaissais pas du tout Jeanne Mance, fait Michèle, sac au dos, bottes de marche, chapeau à large rebord, cette longue marche me fait tant découvrir du monde et de moi-même. » La place Jeanne-Mance est un havre d’oiseaux, de verdure et de paix jouxtant l’imposante cathédrale médiévale Saint-Mammès, où s’arrêtent souvent les marcheurs pour photographier la statue de l’héroïne. Car Langres, une commune de 8000 habitants au sud de Troyes, est sur le chemin de Compostelle. Michèle, partie de la Moselle, a déjà 300 km dans les bottes, lui en reste 2000 à faire. « Je suis retraitée depuis peu. Avant d’aborder ma nouvelle vie, j’avais besoin de faire le vide en marchant. Pour me remplir. »« Je veux rester active, à l’affût, ajoute-t-elle, inspirer mes enfants et petits-enfants. Je n’ai pas envie de vivre seulement pour moi-même. » Cela ressemble un peu au parcours de Jeanne Mance, non ? « Peut-être, fait Michèle, mais contrairement à Jeanne, je ne suis pas croyante. »

     

    Sur le Saint-Laurent, mai 1642. Les voilà partis, le 8 mai très exactement, avec leur barda. Sur la rive, les cerisiers et les poiriers sont en fleurs. Jeanne est habillée d’une grosse étoffe. Elle est au comble d’une joie qui vient de loin. Enfin, enfin partir ! Tournée vers la poupe de la barque, elle revoit sa traversée de La Rochelle à Québec l’année précédente, partie en mai, arrivée en août, épuisée. Il y avait de quoi ! Entassés sur un navire qui ne faisait pas 25 mètres de long, marins, passagers, marchandises et nourriture voyageaient dans une même potée de tripailles, à laquelle se mêlaient des animaux vivants. La voyageuse avait heureusement échappé à la « sainte barbe », à l’arrière du navire, où presque toutes les personnes à bord passaient la nuit, transies, au milieu des bêtes, des malles et de la vermine. L’eau s’infiltrait aux moindres vagues un peu costaudes. Et les maladies avec elles.

     

    Mais rien ne pouvait enlever Jeanne à sa joie d’être partie. Sa vie à Langres lui semblait déjà irréelle.

     

    Langres, mai 2017, rue Barbier d’Aucourt. « La maison natale de Jeanne Mance n’a été découverte qu’il y a deux ans. » Pascal Poinsenot m’entraîne devant la demeure de pierre, au 11 rue de l’Homme-Sauvage, aujourd’hui rue Barbier d’Aucourt, au coeur de Langres. « Voyez, quand elle sortait de chez elle, elle pouvait apercevoir sur sa droite la cathédrale Saint-Mammès. » Mon guide, très actif dans l'Association Langres-Montréal, est spécialiste de l’histoire de Jeanne Mance. Spécialiste ? Il en vit, il en mange, il la voit dans sa soupe. « Je la connais très bien, ce qui n’est pas le cas de mes concitoyens. Les Langrois l’ont complètement oubliée pendant quatre siècles. Il a fallu que les Montréalais, dans les années 1960, proposent de payer la statue que vous avez vue tout à l’heure sur la place », fait-il, indigné.

     

    « Pourquoi l’a-t-on ignorée si longtemps ? Et pourquoi, encore aujourd’hui, son nom n’apparaît-il nulle part dans le circuit touristique de notre commune ? » Serait-ce parce qu’elle n’a jamais remis les pieds à Langres après son départ pour le Nouveau Monde en mai 1641, quoiqu’elle soit revenue six fois en France ? Ou parce qu’elle jurait trop dans un milieu conservateur, farci d’églises et de cloîtres, elle, indépendante, hors des normes du temps, qui avait refusé de se marier et d’entrer au couvent ? « Si elle s’était appelée Jean, plutôt que Jeanne, poursuit-il, on se serait davantage intéressé à elle. »

     

    Sur le Saint-Laurent, mai 1642. Le petit contingent fluvial double bientôt la rivière des Esturgeons Saulmons, baptisé ainsi par Champlain, aujourd’hui rivière Jacques-Cartier. Le soleil flamboie. Quand les voyageurs regardent la rive, leurs yeux sont pris dans un camaïeu de vert, tendre des feuillus, foncé des conifères. Les embarcations filent toujours plus à l’ouest.

     

    Jeanne, une espèce d’ascète, s’était fait les dents auprès des pestiférés et de la longue litanie des blessés de guerre dans sa ville natale. Elle avait appris à soigner. C’était la grande peste, c’était aussi la guerre de Trente Ans, où catholiques et protestants s’étripaient. Depuis qu’elle avait entendu parler de cette contrée lointaine, traversée par une « grande rivière », Jeanne rêvait de s’y rendre. Et d’imiter cette Normande libre et anticonformiste, Madeleine de la Peltrie, qui vivait déjà à Québec, y assistant des religieuses hospitalières et enseignantes.

     

    Langres, mai 2017. Pascal m’emmène sur les remparts qui entourent Langres, d’où l’on aperçoit la rivière Bonnelle, le long de laquelle on parquait les malades de la peste, chacun dans une petite loge en bois. « Jeanne allait leur donner à manger. Quand ils mouraient, on les brûlait avec leur loge. »

     

    Tout un personnage que ce Pascal Poinsenot, engagé auprès des jeunes en difficulté, aussi peintre, poète et dramaturge à ses heures. « J’ai écrit une pièce sur Jeanne, pour le 400e anniversaire de sa naissance, en 2006. » Il en parle comme d’une contemporaine. « Elle est celle qui, contre tout, prend son destin en main. Je m’identifie à elle. Je suis, comme Jeanne, une sorte de résistant. »

     

    Sur le Saint-Laurent, mai 1642. Ils prendront neuf jours pour remonter le fleuve de Québec jusqu’à Montréal. Le samedi 17 mai 1642, les ancres sont jetées près d’une saillie de la rive, sur l’actuelle Pointe-à-Callière. C’est là que sera établie Ville-Marie. Jeanne et ses compagnons mettent le pied sur la terre ferme après des mois, des années, à avoir anticipé ces instants, ces petits morceaux de sublime.

     

    Le lendemain, 18 mai, les hommes construisent un autel que Jeanne et Madeleine de la Peltrie, aussi de l’expédition, décorent de fleurs, abondantes tout autour. Il faut imaginer les compagnons, épaule contre épaule, chanter le Veni Creator dans un repli de la forêt, en une petite chapelle formée par les corps et les coeurs fatigués. Et, la nuit venue, le feu de joie au bord de l’eau. Jeanne suit les étincelles qui montent très haut, la tête renversée dans les étoiles. Le fleuve est calme. La nuit de Ville-Marie est claire.

     

    Langres, mai 2017, place Diderot. Il fait beau. Les Langrois ont envahi les terrasses. « Jeanne a entraîné plein de monde à sa suite, sauf ici, chez elle », s’attriste Pascal. Tout à coup apparaît le visage enjoué d’Éric, 10 ans, qui a vu son papi au café et vient l’embrasser. Il a faim, c’est l’heure du déjeuner. En plus, il a une composition à écrire sur le Canada. Un rayon de vie. Le petit Éric va à l’école Jeanne Mance, juste à côté, comme il y a soixante ans son grand-père Pascal.

     

    La semaine prochaine : Partis du Perche













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