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    Grandeur Nature

    À la chasse aux bernaches

    Une équipe de recherche capture les grands oiseaux pour leur passer la bague… à la patte

    Quelque 380 bernaches ont été capturées dans les enclos pour l’opération de baguage sur les îles de Varennes.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Quelque 380 bernaches ont été capturées dans les enclos pour l’opération de baguage sur les îles de Varennes.

    Le Devoir vous transporte cet été sur le terrain en compagnie de chercheurs qui profitent de la belle saison pour recueillir observations et données. Dans une série épisodique, Grandeur Nature s’immisce dans la sphère de ceux qui font la science au jour le jour. Aujourd’hui, les bernaches des îles de Varennes. 


    Trois bateaux encerclent l’île Saint-Patrice. Aux commandes sur son Zodiac, Francis donne le feu vert pour le débarquement de Catherine et de Jeanne, qui se lancent à l’assaut, courant dans les grandes herbes tels des chiens de berger pour rabattre les bernaches effrayées vers l’eau. Les deux autres bateaux encadrent le troupeau pour les ramener vers les filets. Arrivant par-derrière, Paul apporte la touche finale et pousse les bernaches dans l’enclos sur l’île voisine. La récolte du matin a été bonne : 380 bernaches.

     

    Séparées en petits groupes dans les enclos, les bernaches se démènent, se lancent dans les filets, grimpent les unes sur les autres en faisant d’étranges bruits de serpent. Elles battent des ailes, en vain. « Les jeunes n’ont pas encore la capacité de voler et les adultes sont en mue, ils perdent toutes leurs plumes et ne peuvent donc pas voler pendant à peu près trois semaines. On profite de cette période pour les baguer », explique Jean-François Giroux, professeur au département des sciences biologiques de l’UQAM et responsable de l’étude longitudinale des bernaches sur les îles de Varennes.

     

    Ils sont une douzaine sur l’île Masta : le professeur, son assistant, des étudiants à la maîtrise, des bénévoles et des représentants d’Environnement Canada et du Service canadien de la faune. Ils ont installé des tentes d’ombrage au-dessus des enclos et étalé du foin au sol pour que les bernaches soient plus confortablement installées. Une par une, les bêtes sont inspectées : sexe, poids, longueur du bec, de la tête et de la tarse. On installe des bagues et des colliers à celles qui n’en ont pas déjà. Tout est noté, compilé. Puis les bernaches sont relâchées par petits groupes.

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jean Rodrigue, d’Environnement Canada, mesure la longueur du bec d’une bernache sous le regard attentif de l’étudiante Manon Sorais. Derrière, Chalène Couchoux fait passer une bernache d’un enclos à l’autre.
     

    « Ça va rondement, c’est quasiment du travail à la chaîne. Il faut travailler rapidement pour déranger nos oies le moins longtemps possible », précise le professeur qui laisse échapper un petit cri — mélange de douleur et de surprise — alors qu’une bête lui donne un grand coup de bec sur la cuisse.

     

    Croissance exponentielle

     

    C’est en 1992 que le chercheur a découvert les premiers nids de bernaches sur les îles de Varennes. Il y en avait trois. Chaque année, il en trouvait davantage. « La croissance était exponentielle et on y a vu une occasion unique de suivre l’établissement d’une population sur un nouveau territoire. On voulait savoir ce qui fait que la population va croître, ce qui la ralentit. Toute une génération d’étudiants a été mobilisée sur ce projet-là, car on a besoin de procéder à beaucoup de marquage d’individus. »

     

    Depuis quelques années, la population de bernaches sur les îles de Varennes a atteint un plateau. Bon an, mal an, les chercheurs trouvent quelque 275 nids au printemps. « Dès que la glace se retire en avril, on se rend sur les îles avec les étudiants. On met des tuteurs à tomates à cinq pas du nid pour l’identifier. Chaque nid a son numéro. On sait le nombre d’oeufs, qui sont les parents, la date d’éclosion prévue. En mai, lorsque les oisons vont éclore, on les marque avec une étiquette dans la palmure pour être capable de les suivre. Plus tard, quand on va les peser, on va être capable de connaître leur âge au jour près. »

     

    Lorsque les oisons auront grandi, les chercheurs leur mettront à la patte une bague en aluminium numérotée — un système d’identification commun pour toute l’Amérique du Nord —, de même qu’un collier orange avec un numéro écrit bien gros, un système maison qui permet à son équipe d’identifier les individus à distance.

     

    Nids inondés

     

    Au fil du temps, l’équipe de Jean-François Giroux a réussi à baguer près de 12 000 bernaches. Cette année, ils ont réussi à capturer 950 oies. C’est beaucoup moins qu’à l’habitude, constate le biologiste. « Normalement, on en a environ 1400: 800 adultes et 600 juvéniles. Cette année, le nombre d’adultes est sensiblement le même, mais on a capturé seulement 150 juvéniles. »

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La journée est longue et le travail, difficile. Le maître-bagueur, Paul Messier, tente d’immobiliser une bernache pour la baguer. Derrière, le chercheur Jean-François Giroux profite d’une mini-pause en attendant qu’on lui apporte une nouvelle bernache à baguer.
     

    L’année fut mauvaise pour les oisons en raison des fortes pluies. Près de 60 % des nids ont été inondés. « On voyait des oeufs et des nids à la dérive sur le fleuve. Il y a déjà eu des inondations dans le passé, mais les pertes se situaient alors autour de 20 ou 30 %. C’est la première fois qu’on voit autant de pertes. »

     

    Peste

     

    Toutes ces informations sont pertinentes pour le chercheur. Car, au-delà de l’étude de la dynamique populationnelle, il s’intéresse également aux méthodes de contrôle. Ces dernières années, il a arrosé des oeufs avec de l’huile minérale pour empêcher leur éclosion et détruit des nids pour voir comment les oiseaux réagissaient, c’est-à-dire s’ils restaient dans la région ou la quittaient, afin de documenter l’efficacité de différentes méthodes.

     

    « Au Québec, la bernache a une image un peu mythique. Quand on entend les volées de bernaches, c’est l’arrivée du printemps, les gens sont heureux. Mais ailleurs, dans le sud de l’Ontario par exemple, c’est considéré comme une peste, particulièrement dans les milieux périurbains, sur les terrains de golf et dans les parcs. Et, malheureusement, c’est ainsi que la bernache est perçue dans la documentation scientifique. »

     

    Dans le sud du Québec, ce n’est pas encore un problème,mais ce n’est qu’une question de temps, estime le chercheur. « Un des avantages qu’on a, au Québec, c’est que nos hivers sont encore rigoureux, les oiseaux doivent migrer et cela occasionne nécessairement des pertes. Mais avec les changements climatiques, les bernaches pourront rester ici à l’année. Et là, ça va devenir un réel problème. »

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Cette bernache a une étiquette dans la palme, posée par les chercheurs à sa naissance. On lui met plus tard une bague d’aluminium numérotée, un système d’identification commun pour toute l’Amérique du Nord.
     

    Ce n’est pas pour rien que des représentants d’Environnement Canada accompagnent l’équipe de Jean-François Giroux dans ses expéditions de recherche sur les îles de Varennes. « Ils ont besoin d’informations scientifiques pour savoir quand ouvrir la chasse et pour établir les quotas, explique le professeur. À terme, il est possible que l’on élargisse la chasse pour éviter que la population n’augmente trop rapidement. »

     

    En attendant, les chercheurs procèdent à toutes les études possibles dans le but d’émettre, au moment venu, des recommandations pour mieux contrôler la croissance de la population. « À certains endroits, ils attrapent les bernaches comme nous, mais au lieu de les baguer, ils les euthanasient. Nous, on pense qu’on peut cohabiter si on contrôle la croissance et que, donc, nos études peuvent aider à trouver des solutions. »

     

    La vengeance des bernaches

     

    De retour sur l’île de Masta, les chercheurs suent allègrement sous leurs chemises à manches longues à moitié déchirées par les coups de becs des bernaches. « Il faut bien qu’elles se vengent un peu », raisonne avec humour Paul Messier, maître baguier et contractuel pour le Service canadien de la faune.

     

    « Celle-là est handicapée, on ne la bague pas », lance Jean-François Giroux à la ronde. Certains s’y opposent, ils aimeraient connaître le taux de survie des bernaches plus fragiles. Mais le professeur tient son bout : « Si on la bague et que quelqu’un la trouve, ils vont croire que c’est nous qui l’avons blessée, il faut faire attention, avec les réseaux sociaux maintenant… » L’argument fait mouche. La bernache passe directement dans l’enclos suivant, prête à être relâchée.

     

    Quelques heures et plusieurs égratignures plus tard, les enclos sont enfin vides. Les chercheurs épuisés tentent de trouver un coin d’ombre pour avaler un sandwich. Ils parlent peu, tentent de conserver leurs énergies pour la deuxième capture qui aura lieu en après-midi.

     

    C’est la dernière étape de la saison. Les chercheurs vont passer les prochains mois à analyser les données recueillies sur le terrain.

     

    Quant aux bernaches, elles quitteront les îles de Varennes juste un peu avant la période de la chasse, pour aller s’empiffrer sur les terres agricoles près de Joliette. Aux premiers gels, elles s’envoleront pour aller passer l’hiver à Central Park, à New York. Et elles reviendront, pour la plupart, nicher sur les îles au printemps. Les autres, moins chanceuses, finiront comme trophée de chasse, mais leurs bagues seront retournées aux chercheurs.













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