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    Perdre la tête

    À Anvers, coeur du pays flamand, je me suis acheté un nouveau casque de vélo, sourire aux lèvres, en marge d’un salon du livre auquel je prenais part. À l’orée du printemps, j’ai acheté un casque d’hiver placé dans la section des soldes pour l’été. Ce casque combine la chaleur d’une casquette de laine et la protection nécessaire pour s’éviter l’enfer lors d’une chute.

     

    « Cela n’existe pas chez vous pour le vélo ? » me demande le vendeur qui, ayant géolocalisé mon accent, se montre curieux de la nature de mes achats. Non, cela n’existe pas vraiment… « Oh, je vois, dit-il. Vous avez des vélos, mais pas de culture du vélo. »

     

    C’est précisément cela. Nous avons des vélos. Beaucoup de vélos. À Montréal, plus que dans la plupart des villes nord-américaines. Mais nous faisons tout de même comme si le monde entier était voué pour l’éternité au seul transport motorisé.

     

    Ce printemps en France, dès le 22 mars, le casque de vélo sera obligatoire pour les enfants de moins de 12 ans. Douze autres pays européens ont déjà imposé une telle mesure aux jeunes. Et la Belgique pourrait faire de même.

     

    Un tiers des blessures subies par les cyclistes concernent la tête. Mais chez les enfants, c’est plus d’un cas sur deux. Or l’Institut belge de la sécurité routière, favorable au port du casque, rappelle que les médecins affirment que, dans 70 % des cas, les blessures subies par les enfants peuvent tout simplement être évitées grâce au port du casque.

     

    À quand l’obligation de porter le casque au moins pour les jeunes cyclistes du Québec ? En Belgique, six citoyens sur dix sont en faveur de cette obligation. Mais quand vient le temps de sonder qui est favorable au port du casque à vélo pour tous, le pays apparaît divisé en deux, selon un axe national riche d’enseignement.

     

    Chez les Wallons, les Belges francophones, la majorité apparaît largement favorable au port du casque pour tous. Mais chez les Flamands, qui ont pour langue commune le néerlandais, la majorité est au contraire résolument contre. Le pays est coupé en deux, même à propos de vélo.

     

    Pourquoi cette opposition au casque du côté flamand ? Voilà une question qui, par un effet de miroir, éclaire notre propre culture du vélo en ce début de printemps hésitant où l’on attend impatiemment de pouvoir enfin plonger notre nez du côté de la terre pour en sentir la vie qui monte.

     

    En Flandres, le pays est sillonné de pistes cyclables, toutes impeccables, et soigneusement balisées et répertoriées. En bien des endroits, l’espace consenti aux vélos est délimité par du bitume bordeaux pour que personne ne puisse se tromper. Ces pistes bien sécurisées sont achalandées toute l’année. Et même lorsqu’elles ne comportent pas de ces pistes, les artères des grandes villes flamandes sont bondées de cyclistes sans qu’y périsse jamais le civisme.

     

    Dans le nord de la Belgique, tout le monde semble sourire à vélo. On sourit parce qu’on se sent à juste titre libéré du poids de l’insécurité. Faute de protections semblables sur les routes du sud, les Wallons, eux, cristallisent leurs inquiétudes autour du port du casque, un peu comme les Québécois. Comme si, en quelque sorte, il revenait au casque de suppléer à l’absence de structures favorables à un partage de la route.

     

    Quand un cycliste se fait broyer par un camion, comme cela est arrivé l’an passé au Québec, il se trouve tout de suite de petits malins pour dévier le regard en soulignant que la victime ne portait pas de casque. On reproche en quelque sorte aux morts d’être leur propre fossoyeur. La nouvelle d’une tragédie est ainsi déviée pour être recentrée sur cette supposée calamité : le casque n’est pas obligatoire au Québec ! Quelle incroyable hypocrisie ! Trouvez-moi donc un modèle de casque qui protège tout le corps contre l’impact d’un camion poids lourd ?

     

    En Hollande, en Flandres et au Danemark, des pays où le vélo est immensément répandu, le casque n’est guère porté. Les accidents qui impliquent des vélos sont néanmoins plus faibles qu’ailleurs. Cela peut paraître étonnant à qui ne considère pas d’abord que les rues de ces pays ont été repensées afin d’assurer des déplacements vraiment sécuritaires pour tous.

     

    Et quand cessera-t-on d’ânonner que le cyclisme n’est pas pour un pays comme le Québec à cause de l’hiver ? Vous pensez qu’il ne neige pas au Danemark ? Le contre-exemple est éclairant : il ne neige pas en Floride et pourtant on ne se sent pas en sécurité à vélo dans ce pays placé sous la seule emprise de l’auto.

     

    Quand Montréal se dit être la meilleure métropole d’Amérique du Nord pour le vélo, elle évite de considérer qu’elle se félicite en se comparant aux pires villes plutôt qu’aux meilleures. Peut-on sérieusement affirmer qu’on se trouve en sécurité à vélo sur une piste aussi mal pensée que celle, par exemple, de la rue Rachel ? Les trous, les croisements de voies et les angles morts y sont parfois si nombreux qu’on se prend à prier même en n’étant pas croyant.

     

    Je suis revenu de Belgique avec un nouveau casque. J’ai l’intention de le porter. Mais je ne me fais pas de fausses idées. Je sais très bien que chez nous, chaque printemps, l’argument du port du casque fleurit comme une excuse vivace pour justifier des infrastructures qui ne sont pas à la hauteur d’une société qui prétend pourtant avoir à coeur la sécurité et le bonheur de ses citoyens.













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