Déclin ou croissance de l’anglais en région?

Selon le recensement, le nombre de personnes ayant déclaré avoir l’anglais comme langue maternelle au Québec a connu une hausse hors de l’ordinaire — la plus importante augmentation des 50 dernières années.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Selon le recensement, le nombre de personnes ayant déclaré avoir l’anglais comme langue maternelle au Québec a connu une hausse hors de l’ordinaire — la plus importante augmentation des 50 dernières années.

Une augmentation fulgurante du nombre d’anglophones à Rimouski, Saguenay ou encore Rivière-du-Loup ? La commissaire aux langues officielles par intérim, Ghislaine Saikaley, est préoccupée par les doutes qui planent sur la fiabilité des résultats du recensement de 2016.

 

Les données mises au jour par Le Devoir jeudi jettent une ombre sur un volet crucial du recensement : la population de langue maternelle anglaise a augmenté de façon importante dans une vingtaine de régions métropolitaines du Québec qui sont fortement francophones, selon Statistique Canada.

 

La commissaire aux langues officielles a été étonnée par cette révélation inattendue du recensement de 2016, dévoilé la semaine dernière. Comme d’autres observateurs de la minorité anglophone du Québec, Ghislaine Saikaley estime fort improbable que la population anglophone de villes comme Trois-Rivières, Saguenay, Granby ou Rouyn-Noranda ait presque doublé en cinq ans, comme l’indiquent les données de Statistique Canada.

 

« Comme tous les intervenants, on était plutôt surpris des résultats, a dit la commissaire aux langues officielles en entrevue avec Le Devoir. Un certain nombre d’intervenants bien branchés sur la communauté anglophone du Québec semblent indiquer que des vérifications s’imposent. La question soulevée est très importante. »

 

Ghislaine Saikaley a parlé jeudi au statisticien en chef de Statistique Canada, Anil Arora, qui l’a rassurée : « Je pense que Statistique Canada prend la situation très au sérieux et va faire les interventions nécessaires » pour rétablir la crédibilité du recensement, souligne-t-elle.

 

Le chercheur Jack Jedwab, président de l’Association d’études canadiennes, a fait cette découverte inattendue en scrutant les données du recensement dans le site Web de Statistique Canada. Contre toute attente, le nombre de personnes ayant déclaré avoir l’anglais comme langue maternelle au Québec a connu une hausse hors de l’ordinaire — la plus importante augmentation des 50 dernières années, selon M. Jedwab.

 

Plus étonnant encore, la moitié des 57 325 répondants supplémentaires qui se disent anglophones sont établis hors de Montréal, dans des régions à très forte majorité francophone.

 

« Une hausse comme celle-là, c’est quasi impossible dans mon esprit. C’est un vrai mystère qu’il faut élucider rapidement. Ça soulève des questions sur la véracité des résultats », a indiqué Jack Jedwab au Devoir.

Comme tous les intervenants, on était plutôt surpris des résultats

 

Déclin ou croissance ?

 

L’organisme Quebec Community Groups Network est arrivé à la même conclusion : la minorité anglophone du Québec est en déclin plutôt qu’en croissance. La commissaire Ghislaine Saikaley dresse le même constat.

 

« Dans les régions éloignées de Montréal, les gens nous disent tous la même chose : la population est vieillissante, les jeunes partent pour les grands centres », dit la commissaire aux langues officielles.

 

Les données de Statistique Canada sont essentielles, notamment pour déterminer le niveau de services publics à offrir aux minorités linguistiques, explique-t-elle.

 

Réactions politiques

 

La ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, s’est aussi montrée préoccupée par les doutes sur les données du recensement : « Nos deux langues officielles sont au coeur de notre histoire et de notre identité. La précision, la qualité et la fiabilité des données du recensement sont une priorité pour notre gouvernement. Statistique Canada a été avisé des préoccupations ayant été soulevées et prend les mesures nécessaires pour y répondre. »

 

De son côté, le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, a aussi appelé Statistique Canada à faire la lumière sur l’ampleur réelle de la communauté anglophone.

 

« La question que pose M. Jedwab est bonne sur l’échantillon à partir duquel on a tiré cette conclusion-là, alors ce ne serait pas une mauvaise idée que Statistique Canada réponde aux questions de M. Jedwab », a dit le chef péquiste aux représentants des médias, lors d’un point de presse jeudi.

3 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 11 août 2017 10 h 41

    M. Jedwab semble s'intéresser bien peu aux régions à possible anglicisation importante comme Gatineau et le Pontiac.

    On parle ici de possibles erreurs de quelques centaines de personnes dans des villes très majoritairement francophones où le français n'est pas menacé.

    Mais il ne faudrait pas oublier Gatineau. La troisième ville du Québec. M. Jedwab ne semble pas contester les chiffres relatifs à cette ville.

    Je n'ai pas le temps, petit abonné pas formé ni payé pour ça, de faire l'analyse statistique pour Gatineau, mais ce que j'en entends me semble faire qu'il soit mérité de s'y pencher.

    Les maisons y sont sensiblement moins chères qu’en Ontario, l'électricité aussi (jusqu'à presque deux fois moins), et les familles peuvent bénéficier des CPE. Par exemple, pour certaines familles en Ontario (selon leurs revenus), les garderies sont si chères qu'il est plus rentable qu'un des parents (le plus souvent la femme) reste à la maison pour garder les enfants plutôt que travailler. Ce qui par ailleurs, fait réfléchir sur les statistiques mettant le Québec au dernier rang des provinces au Canada pour le revenu disponible (stupidement revenu moins impôts, sans tenir compte des services de l'état et du coût de la vie) mais ça, c'est une autre histoire.

    C'est par milliers, chaque année, depuis de nombreuses années que le secteur Aylmer en particulier, mais aussi Hull et Gatineau, voient des anglophones ou des anglotropes s'y installer. Ce qui ralentit un peu cet exode, c'est que certains ne sont pas à l'aise avec notre système de santé (on les comprend)...

    Et c'est une banlieue d'Ottawa moins éloignée que bien des banlieues en Ontario.

    Gatineau est la troisième ville du Québec et les frontières, c'est important.

    Et que se passe-t-il dans le Pontiac?

    M. Jedwab s'intéresse à des détails où on pourrait peut-être légèrement surestimer l'anglais dans des régions massivement francophones mais semble peu s'intéresser aux "régions" où l'anglicisation est peut-être massive et avérée. Tiens donc!

  • Raymond Labelle - Abonné 11 août 2017 10 h 58

    Sur l’état des lieux de la langue au Québec : que Le Devoir recueille aussi d’autres avis que ceux de M. Jedwab.

    De façon générale, sur l’état des lieux de la situation de la langue au Québec, on aimerait ça avoir l’avis de d’autres experts en plus de celui de M. Jedwab. Au moins au Devoir – on dirait des fois que M. Jedwab est l’expert attitré du Devoir sur ces questions tellement il y prend de place.

    M. Jedwab est payé pour ça - il veille au grain. Il est appuyé par une chaire de l'Université McGill d’études canadienne.

    Nous, petits abonné.es bénévoles et non professionnels des mathématiques et des statistiques, on fait ce qu'on peut, mais... on n'a pas nécessairement le temps et la formation pour faire tout et tout à fait bien pour revoir les avis de M. Jedwab de façon critique.

    Nous avons besoin d'un deuxième avis et d'au moins un expert payé pour ça, qui dispose du même temps et des mêmes moyens que M. Jedwab pour étudier la question et pour nous faire part de ses conclusions, et disposant de la même exposition publique (ou plus).

    À défaut de voir un tel contre-expert se manifester de lui-même, comme M. Jedwab le fait souvent, est-ce qu'au moins, le Devoir pourrait donner un contrat à un professionnel compétent et reconnu pour tirer tout ça au clair, et avec autorité.

    Ces sujets sont d'une importance capitale pour déterminer l'avenir de notre peuple. Nous ne devrions pas lésiner.

    Par ailleurs, je ne comprends absolument pas le silence radio de l'UQAM ou de l'UdM sur ces questions. Alors que M. Jedwab se multiplie dans les médias, semblant doué presque du don d’ubiquité.

    On veut bien avoir l’avis de M. Jedwab, mais on aimerait ça que d’autres experts tout aussi qualifiés aient autant de place – surtout s’ils apportent un autre son de cloche.

  • Robert Morin - Abonné 11 août 2017 12 h 35

    Et si ces chiffres étaient réels...

    ... si effectivement, le français était en décroissance réelle en région au Québec, n'est-il pas logique de penser que les lobbies de la minorité anglophone et que les instances fédéralistes seraient tout à fait enclins à vouloir minimiser la chose ou semer le doute pour éviter une prise de conscience trop brutale chez les Québécois francophones?

    Moi quand j'entends dire que la croissance de la communauté anglophone est une impossibilité par exemple à Rimouski, et que d'autre part, je me souviens avoir lu des articles sur l'explosion des inscriptions à l'école anglaise de Métis-dur-Mer, qui a dû procéder à des agrandissements, alors je me dis qu'il y a quelque chose qui cloche dans cette «impossibilité» soulevée par M. Jedwab et toute cette série d'instances fédérales à sa suite...

    Toute cette analyse pourrait-elle faussée par une confusion entre la croissance de la population des anglophones de souche (ayant l'anglais comme langue maternelle) et la croissance du nombre de nouveaux locuteurs qui se disent dorénavant anglophones (dont les nombreux francophones qui acceptent de s'assimiler pour de soi-disant motifs «économiques»)? Et puis, quand les lobbies anglais invoquent des justifications telles que «la population est vieillissante, les jeunes partent pour les grands centres», je ne pense pas que cela s'applique exclusivement aux anglophones.