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    Le pilote automatique

    Michel David
    18 mars 2017 |Michel David | Québec | Chroniques

    « Ils ont dormi sur la switch. » « Je ne comprends pas que des spécialistes dans le domaine n’aient pas vu le danger potentiel. »

     

    Ces propos ne sont pas ceux du maire Coderre ou de représentants des partis d’opposition à l’Assemblée nationale en réaction au « cafouillage » de mardi dernier sur la A-13. Ils ont été tenus il y a plus de vingt ans par le coroner Jacques Bérubé, qui avait enquêté sur un accident mortel survenu sur la Métropolitaine en raison d’un problème de déneigement. Déjà, l’incurie des fonctionnaires du ministère des Transports l’avait consterné.

     

    L’accumulation de la neige avait transformé les parapets en une véritable rampe de lancement à partir de laquelle les automobilistes qui perdaient le contrôle de leur véhicule étaient littéralement catapultés hors de l’autoroute. Ce qui devait arriver arriva. Dans la soirée du 5 janvier 1996, la voiture des parents de Yamen Ghaleb, cinq ans, s’est écrasée en contrebas. Le petit garçon est décédé cinq jours plus tard.

     

    Pour casser le remblai de glace qui s’était formé en raison du froid intense, il aurait fallu fermer l’autoroute par tronçon durant la nuit, mais un responsable des communications au MTQ avait expliqué qu’on avait préféré ne pas nuire à la circulation accrue durant les Fêtes, malgré une directive donnée un an plus tôt qui exigeait que les parapets soient déneigés « dans les meilleurs délais ». Sauf que 75 % du déneigement était confié à des entrepreneurs privés, dont plusieurs étaient en congé.

     

    Si le ministère avait pris ses responsabilités, l’accident du 5 janvier « aurait été banal avec des dommages matériels minimes », avait conclu le coroner Bérubé, qui avait diagnostiqué une « structurite aiguë » et insisté sur la nécessité de « faire le ménage pour faire en sorte de réagir rapidement ».

     

    À l’époque, Réjean Paul Forget était un attaché politique de Jean Campeau, qui a occupé brièvement le poste de ministre des Finances entre l’annonce du départ de Jacques Parizeau et l’arrivée de Lucien Bouchard. M. Forget était de garde à Montréal durant la période des Fêtes.

     

    Quand les médias ont rapporté un premier incident, il a aussitôt fait rapport au cabinet de M. Campeau à Montréal, où il n’a trouvé qu’un responsable des communications, il lui a été impossible de parler aux cadres supérieurs du ministère qui avaient la responsabilité de superviser les opérations sur la Métropolitaine. Ni le sous-ministre régional, ni le directeur régional, ni son adjoint… Tout le monde était parti en vacances, y compris le ministre.

     

    « C’est comme si le ministère des Transports fonctionnait sur le pilote automatique pendant les vacances, le soir et les fins de semaine », se souvient-il. Pas de problème, disait-on au ministère, tout était prévu dans le « protocole ». Malheureusement, le « protocole » n’a pas réussi à sauver la vie du petit Yamen.

     

    Le pire a été évité cette semaine sur la 13. Plus de vingt ans après le drame de 1995, il semble toutefois que cette culture du pilote automatique demeure bien présente au MTQ, et on a vu ce qui se produit quand la machine se détraque et qu’il n’y a personne aux commandes.

     

    Jean Campeau n’avait aucune intention de rester en politique après l’échec du référendum et le départ de M. Parizeau. Quand le coroner Bérubé a produit son rapport, en octobre 1996, il avait déjà été remplacé aux Transports par Jacques Brassard. Même si le coroner avait clairement identifié le trio de fonctionnaires du MTQ auxquels il reprochait d’avoir « dormi sur la switch », M. Brassard n’a pas voulu imposer de sanction. « C’est tout le ministère des Transports qui doit en supporter le blâme », a-t-il déclaré.

     

    Il est vrai que la tragédie de la Métropolitaine n’avait pas eu le même impact que le cafouillage de mardi. C’était l’époque où Lucien Bouchard marchait encore sur les eaux. Personne n’aurait songé un seul instant à lui réclamer des excuses. « Le ministère prendra toutes les mesures adéquates pour raccourcir les délais », avait simplement promis M. Brassard. Manifestement, il y a encore du travail à faire.

     

    Le premier ministre Couillard a bien compris que, dans son cas, des excuses s’imposaient et que des têtes devaient rouler au MTQ. Dans la mesure où Florent Gagné ne présentera vraisemblablement pas avant le début de l’été les conclusions de l’enquête qui lui a été confiée, Laurent Lessard devrait survivre jusqu’au prochain remaniement ministériel. Si M. Couillard tient absolument à le garder dans son équipe, et on se demande bien pourquoi il le devrait, le cantonner à l’Agriculture serait un moindre mal.

     

    Le choix d’un ministre des Transports n’est généralement pas une priorité dans la composition du cabinet, mais M. Couillard rendrait un grand service au Québec en y nommant enfin quelqu’un qui soit capable et désireux de « faire le ménage », comme le coroner Bérubé le recommandait il y a plus de vingt ans.













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