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    Laïcité

    La volte-face de Charles Taylor, une bénédiction pour Couillard

    Le changement d'avis du philosophe conforte la position du premier ministre

    15 février 2017 |Lisa-Marie Gervais | Québec
    Le premier ministre Philippe Couillard
    Photo: Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne Le premier ministre Philippe Couillard

    Une volte-face comme une bénédiction pour le gouvernement libéral. Contrairement à ce qu’il soutenait dans le rapport de la commission sur les accommodements raisonnables, le philosophe Charles Taylor a déclaré publiquement qu’il ne croit plus qu’il faut interdire le port de signes religieux, notamment pour les policiers et les juges. De la musique aux oreilles du premier ministre Philippe Couillard, qui a réaffirmé qu’il n’entendait pas légiférer sur le sujet.

     

    Les libéraux rejettent ainsi tout compromis avec les partis d’opposition, qui s’étaient pourtant montrés ouverts à appuyer le projet de loi 62 sur la neutralité de l’État s’il contenait une disposition empêchant le port de tout signe religieux pour les personnes détenant une fonction « coercitive » ou en situation d’autorité. « Nous, on a toujours été opposés à la discrimination vestimentaire. Ce n’est pas la première fois que je le dis ce matin. […] Je crois que ça permet de constater que, quand on a des principes, il faut s’y tenir », a affirmé Philippe Couillard.

     

    Dans une entrevue à Radio-Canada, M. Taylor a dit qu’il était conscient qu’il intervenait dans un débat politique, confortant du même coup le premier ministre dans sa décision. « Si j’avais une intention politique, c’était d’éviter qu’on accepte ce compromis, oui, justement parce que j’y voyais un grand danger. Le but, auquel je tiens de façon passionnée, c’est que les gens commencent à se rallier et à se comprendre. Et j’ai dû intervenir », a-t-il expliqué.

     

    Même s’il en faisait la recommandation dans le rapport Bouchard-Taylor, déposé il y a neuf ans, le philosophe croit aujourd’hui qu’il est « dangereux » de légiférer pour interdire le port de signes religieux, car cela risque « d’exclure les immigrants de certaines zones ». « Maintenant, non seulement je vois que cette distinction n’est pas importante […] mais je vois les conséquences de mener ces débats. Il y a des conséquences très sérieuses. Ça crée un effet de stigmatisation. » Un effet qui, selon lui, doit être évité à tout prix dans le contexte du nouveau gouvernement de Donald Trump et celui de la fusillade à la mosquée de Québec. « Ne rouvrons pas les plaies », a-t-il écrit dans une lettre ouverte publiée mardi.

     

    Avec cette sortie publique, M. Taylor marque son désaccord avec son collègue et coprésident de la Commission, Gérard Bouchard. Celui-ci avait précisé à maintes reprises qu’il était important, voire « urgent », de légiférer sur la question. Ce dernier n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue. « On n’a jamais vraiment été d’accord là-dessus, parce que pour lui c’était une question de principe, pour moi, plutôt une question de conjoncture. Mais je l’estime beaucoup et je suis d’accord avec lui pour tout le reste du rapport », a dit M. Taylor en entrevue à Radio-Canada.

     

    L’opposition mécontente

     

    Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, soutient que la volte-face de M. Taylor amène « de l’eau au moulin de M. Couillard ». Sans dire s’il appuiera ou non le projet de loi 62, il continue de plaider pour le consensus. « On continue à avoir espoir que les libéraux branchés sur le réel vont avoir gain de cause face à l’intransigeance ce M. Couillard. »

     

    M. Lisée ne se dit pas surpris de cette sortie publique de l’ex-commissaire. « Pour nous, ça ne change rien », a-t-il dit lors d’un point de presse. « J’ai beaucoup de respect pour le grand sociologue qu’est Charles Taylor, mais l’argument qu’il apporte, c’est de dire : si on agit, ça va libérer la parole de gens extrémistes, et ça, on ne veut pas faire ça. C’est comme si le débat démocratique était pris en otage par nos citoyens les moins raisonnables. »

     

    Quant au chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, il croit qu’il faut absolument légiférer. « La grande majorité des Québécois souhaitent qu’on légifère, qu’on interdise les signes religieux pour les personnes en autorité. Donc, Charles Taylor peut penser ce qu’il veut, il peut changer d’idée, mais les Québécois n’ont pas changé d’idée. » Il déplore que le premier ministre Couillard ait fermé la porte de façon aussi « virulente » après un apparent consensus des partis d’opposition. « Il n’a pas l’air d’avoir compris qu’on a avantage à travailler ensemble. »

     

    Le député de Québec solidaire Amir Khadir a exhorté à son tour M. Couillard à « prendre ses responsabilités » et à accepter le consensus de l’opposition. « Ce serait pathétique qu’on rate cette occasion », a-t-il déclaré. « Il dit : “Je ne veux pas ouvrir de portes qui feront en sorte qu’après on glisse”, mais moi, je lui dis qu’au contraire ça fait dix ans qu’aucune porte n’a été ouverte ni fermée. On a laissé faire et, regardez, on n’a pas réglé le problème. »

     

    Plus besoin de loi ?

     

    Julie Latour, qui s’est exprimée lors des consultations publiques au nom de Juristes pour la laïcité et la neutralité religieuse de l’État, s’est dite « estomaquée » de voir que le premier ministre ne légiférera pas. « La nécessité de légiférer est non seulement politique, mais juridique, car il y a atteinte à la primauté du droit. »

     

    Selon elle, la liberté de religion implique aussi que « tous les citoyens [puissent] se reconnaître, les croyants comme les non-croyants. C’est la raison pour laquelle les autorités ne peuvent pas arborer de signes religieux ostentatoires, car l’État s’adresse à tous les citoyens ».

     

    Charles Taylor croit-il donc que le Québec n’aura jamais besoin de baliser les signes religieux dans l’espace public au moyen de lois ? Dans la plupart des cas, non, croit-il. « Si quelqu’un porte un niqab et veut enseigner à l’école, ce n’est pas possible, car pour enseigner, on doit voir le visage. [Ce sont] des problèmes techniques, pratiques. On pourrait avoir besoin de lois, mais pour la plupart, non, car les gens du milieu [de l’enseignement] ont assez de bon sens pour voir que ça ne peut pas marcher comme ça », a-t-il expliqué.

     

    La cofondatrice de Paroles de femmes, Dalila Awada, abonde en ce sens. « [Légiférer] contribuerait à un climat qui est difficile pour les personnes visées par ces débats-là. Si on n’a pas de données qui justifient qu’on débatte et qu’on légifère sur le port de signes religieux, il y a, à mon sens, peu de raisons pour qu’on prenne cette direction-là. » Elle ne croit pas nécessaire de prévenir les dérapages en établissant des règles à l’avance. « On peut faire du cas par cas. On n’a pas besoin de trancher de manière catégorique sur toutes les situations à venir », souligne la blogueuse et militante. « Quand on essaie d’appliquer une seule loi intransigeante et catégorique sur la situation de plein d’individus, immanquablement, on discrimine des gens. »













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