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    Montréal veut reléguer Amherst aux oubliettes

    Le maire de Montréal s’engagera aujourd’hui à rebaptiser la rue pour favoriser la réconciliation avec les autochtones

    On reproche à Amherst d’avoir voulu inoculer la variole chez les Amérindiens pour les exterminer.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir On reproche à Amherst d’avoir voulu inoculer la variole chez les Amérindiens pour les exterminer.

    La rue Amherst à Montréal devrait changer de nom à plus ou moins brève échéance. Le maire Denis Coderre a l’intention d’effacer la mémoire de l’officier britannique Jeffery Amherst de la toponymie montréalaise dans la foulée de la démarche de réconciliation engagée par la Ville de Montréal avec les peuples autochtones.

     

    À l’occasion du 10e anniversaire de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, le maire Coderre dévoilera mercredi matin le nouveau drapeau de la Ville de Montréal. Ce drapeau comportera désormais un symbole représentant la contribution des communautés autochtones à l’histoire de la Ville. Les armoiries de Montréal ont également été modifiées pour inclure ce symbole autochtone, qui s’ajoutera aux emblèmes des Français, Anglais, Irlandais et Écossais.

    Photo: Domaine public Jeffery Amherst, 1758. Artiste: Joseph Blackburn (1730–1778).
     

    Mais le maire souhaite aussi faire disparaître le nom du général Amherst de la toponymie montréalaise. Jeffery Amherst avait notamment dirigé les troupes britanniques à l’assaut de Montréal qui avait dû capituler en 1760. Mais on reproche surtout au militaire d’avoir voulu inoculer la variole chez les Amérindiens pour les exterminer. La rue Amherst, qui s’étend de la rue Notre-Dame jusqu’à la rue Sherbrooke, porte le nom du général mal-aimé depuis plus de 200 ans.

     

    Le débat sur la présence d’Amherst dans la toponymie montréalaise est récurrent. Au fil des années, des citoyens, politiciens et commentateurs ont réclamé le retrait de ce nom.

     

    Dans son allocution prononcée la semaine dernière lors de la première du film Hochelaga, de François Girard, le maire Coderre a indiqué son intention de « régler le cas du général Amherst ». Il a réitéré au Devoir la volonté de son administration d’effacer le nom d’Amherst. « Je pense que si on enlève [le nom d’]Alexis Carrel, il faut aussi penser qu’il y a de ces hommes infâmes qui ont posé des gestes inacceptables », a-t-il indiqué.

     

    Pour l’instant toutefois, le nom de remplacement n’a pas été choisi. Dans le passé, plusieurs noms avaient été suggérés, dont ceux de Pontiac, chef algonquin de la nation des Outaouais, l’ex-premier ministre Jacques Parizeau, le chef innu Anadabijou ou Kondiaronk, chef huron qui avait négocié le traité de la Grande Paix de Montréal de 1701. Depuis 2002, le belvédère du mont Royal porte d’ailleurs le nom de Kondiaronk.

     

    Joint par Le Devoir, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, a indiqué voir d’un bon oeil la disparition éventuelle du nom d’Amherst. Mais il se garde bien pour l’instant de suggérer des noms pour le remplacer.

     

    Guerre bactériologique

     

    Jeffery Amherst fut un officier respecté, aux manières froides et aux décisions forgées par les objectifs ultimes de la royauté. On sait qu’après la Conquête de 1763, à l’heure du soulèvement du chef Pontiac, il préconisa l’extermination des Amérindiens par l’usage de tissus infectés par la variole. Il n’était pas le premier à avoir cette idée d’une guerre pour ainsi dire bactériologique avant l’heure.

     

    Entré dès l’adolescence dans l’armée, sa formation est supervisée par quelques-uns des meilleurs officiers de Sa Majesté. Formé en Irlande, Amherst se trouve sur les champs de bataille d’Allemagne et de Belgique. Dès 1747, il est aide de camp du général huguenot Jean Louis de Ligonieré. À ce titre, il ne sera pas loin des activités du commandement en chef des forces britanniques en Europe. Amherst sert en Allemagne à nouveau durant la guerre de Sept Ans. En 1757, il est au nombre des troupes qui se battent à Hastenbeck. Son chef, le prince William, duc de Cumberland, essuie alors une défaite devant l’armée française. C’est Ligonier qui va lui succéder. La carrière de son protégé Amherst va alors se transporter outre-Atlantique.

     

    En 1758, le commandant Ligonier a décidé de prendre la forteresse de Louisbourg, située sur l’île du Cap-Breton. C’est là un verrou à faire sauter pour prendre le contrôle du grand fleuve Saint-Laurent. Homme de confiance de la haute administration de l’armée, Amherst était connu comme officier d’état-major mais pas comme un acteur de terrain. Le roi accepta finalement de le nommer major général en Amérique. Au nombre de ses subalternes, on trouve le général James Wolfe, qui mourra lors de la prise de Québec.

     

    Amherst va obéir à des ordres détaillés. Louisbourg tomba devant sa poussée. Les historiens parlent de sa maîtrise exceptionnelle des armées placées sous sa gouverne. Il se porta ensuite à l’attaque du fort Carillon, dans l’État de New York. Sous son commandement, Wolfe fut chargé de détruire les habitations le long des rives du Saint-Laurent. À la suite de ses succès militaires, Amherst est nommé commandant en chef pour l’Amérique, marque de confiance absolue du pouvoir royal anglais. Le plan de prendre Québec et Montréal fut alors élaboré. On connaît la suite.

     

    Effacer ou pas ?

     

    Pour l’historien Yvan Lamonde, spécialiste de l’histoire des idées, « il y a un deuil dans la mémoire québécoise qui n’a pas été fait ». À son sens, « mieux vaut conserver les choses en l’état, ne serait-ce que pour stimuler la compréhension de l’histoire. La Conquête ou les Saints, ça fait partie de notre réalité. Il faut apprendre à respecter ces noms-là, en somme il faut prendre une certaine maturité, une distance ». Ces noms, explique l’historien, « ne changent pas notre présent et notre avenir. Ce n’est pas en changeant de nom que l’on acquiert cette maîtrise ». S’il est vrai qu’Amherst représente « une figure assez vive du Conquérant », il y a à son sens « un carquois de raisons » pour ne pas pour autant le cacher. « Ça montre une fragilité, ces réactions globales et rapides, notamment à l’égard des Anglais. Il faut apprendre à être solide dans notre identité autrement, en ayant notamment cette capacité à regarder l’autre en face. Il y a un deuil dans la mémoire québécoise qui n’a pas été fait. »

     

    À l’heure de sa retraite en Angleterre, Jeffery Amherst avait été le premier gouverneur du Canada, gouverneur de la Virginie, commandant en chef des armées britanniques et maréchal. Grande figure des armées britanniques, il fit faire son portrait à plusieurs reprises, notamment devant les rapides du Saint-Laurent. À son retour définitif en Angleterre, il fut fait baron par la couronne. Sous le nom de Jeffery Amherst of Holmesdale, premier baron du nom, il vécut jusqu’à sa mort dans sa résidence cossue du comté de Kent appelée « Montréal ». Cette maison a été démolie vers 1938, mais un parc continue de porter ce nom de Montréal.


    Et ailleurs, au Québec ? Montréal n’est pas la seule ville à compter le nom du général Amherst dans sa toponymie. Au Québec, ce nom désigne 14 lieux dont 6 rues. Gatineau a déjà songé à changer le nom de sa rue Amherst, avant d’opter pour le statu quo en 2011. Aux Îles-de-la-Madeleine, le Amherst Harbour a été remplacé par le Havre Aubert en 1975.

    Au cours des dernières années, Québec a connu une vague de changements dans sa toponymie avec les retraits des mots « nègre » et « nigger » en 2015, et celui des noms du cinéaste Claude Jutras et d’Alexis Carrel, prix Nobel de médecine et sympathisant nazi. Aux États-Unis, ce sont les statues confédérées qui alimentent la polémique ces jours-ci.

    De son côté, la Commission de toponymie du Québec a indiqué ne pas avoir reçu de demande de la Ville de Montréal concernant Amherst.












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