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    Chronique

    Les Albertains se souviendront

    Konrad Yakabuski
    11 octobre 2017 |Konrad Yakabuski | Canada | Chroniques

    Une semaine en Europe fournit toujours l’occasion de s’éloigner des problèmes bien canadiens qui remplissent le pipeline de tout journaliste politique de ce « beau et grand pays », comme l’appelle un des personnages dans C’est le coeur qui meurt en dernier. Mais c’est ce très beau film d’Alexis Durant-Brault, que j’avais vu durant mon vol transatlantique, qui m’est venu à l’esprit en apprenant la décision de TransCanada de finalement abandonner son projet maudit d’oléoduc Énergie Est, qui avait semé presque autant de discorde régionale dans ce beau et grand pays que le Programme énergétique national de Pierre Trudeau dans les années 1980.

     

    Lorsque Marie-Ève rappelle la beauté et la grandeur de ce pays à son frère Julien, gagnant d’un Prix littéraire du Gouverneur général, ce dernier lui réplique : « Sauf que ce n’est pas le mien. » C’est un sentiment que partagent bien des Québécois. Mais au-delà de la portée émotive de ce sentiment d’appartenance, force est de constater que le Québec fait toujours partie du Canada et le demeurera encore dans un avenir prévisible. Autrement dit, les Québécois ont autant d’intérêt que les autres Canadiens à se préoccuper de la prospérité de tout le pays. C’était donc bien étrange pour beaucoup de Canadiens d’entendre le ministre des Finances du Québec, Carlos Leitão, dire, à propos de l’abandon du projet d’Énergie Est : « Ça me laisse indifférent. »

     

    Cette mentalité agace surtout les Albertains, qui ont mal digéré l’opposition viscérale des Québécois à Énergie Est. TransCanada a beau avoir pris « une décision d’affaires » en mettant le holà à son projet Énergie Est, le destin de celui-ci aurait pu être bien différent s’il avait été accueilli au Québec comme un projet d’intérêt national (ou « nation building » en anglais), comme l’avaient décrit les premières ministres albertaines Alison Redford et Rachel Notley. La conservatrice Alison Redford et sa successeure néodémocrate se sont toutes deux battues pour faire partager une vision plus large du rôle des sables bitumineux dans une stratégie économique nationale tout en l’accompagnant d’un plan de réduction des gaz à effet de serre. Mme Notley est même allée plus loin en imposant un plafond d’émissions aux sables bitumineux, sans que les Québécois soient le moindrement impressionnés. Que voudraient-ils de plus ? demandent les Albertains.

     

    Ceux qui insistent pour dire que l’industrie pétrolière canadienne n’a plus besoin d’Énergie Est connaissent bien mal le marché énergétique mondial. Personne n’est en mesure de dire ce que seront les prix dans un an, cinq ans, dix ans ou plus. Énergie Est voulait surtout faire en sorte que le pétrole albertain ne soit pas captif du seul marché américain, où il est vendu au rabais. Même si la construction des oléoducs TransMountain vers la côte ouest canadienne et Keystone XL vers le Texas pourrait remédier à ce problème, l’avenir de ces deux projets demeure loin d’être assuré. Énergie Est aurait eu l’avantage important de fournir un avenir bien plus prometteur au Nouveau-Brunswick, dont l’économie connaît une récession quasi permanente depuis belle lurette. Surtout, Énergie Est aurait fait la démonstration que le pétrole albertain est une source de richesse pour tous les Canadiens, y compris les Québécois.

     

    Déjà, des milliers de Québécois et de leurs compatriotes des provinces atlantiques travaillent en Alberta, où ils gagnent des salaires bien plus élevés que ce qu’ils pourraient gagner chez eux. Depuis plusieurs décennies, l’Alberta contribue beaucoup, mais beaucoup plus aux coffres du gouvernement fédéral qu’elle ne retire en dépenses de la part d’Ottawa. Ignorer cette réalité en voulant mettre fin à l’exploitation des sables bitumineux c’est condamner plus d’un programme fédéral, dont la péréquation qui fournira à elle seule 11 milliards de dollars au gouvernement du Québec cette année, à un avenir plus sombre.

     

    On a beau parler d’une transition vers une économie post-carbone, c’est mentir aux Québécois que de leur faire croire que c’est une chose facile à réaliser, ou qui ne demandera pas de sacrifices. Les Québécois consomment presque autant, sinon plus, de pétrole qu’autrefois, et ce ne sont pas des subventions à l’achat de véhicules électriques de luxe qui vont changer le cours des choses. Cette hypocrisie fâche les Albertains. Ils déplorent que les ressources qui font rouler le pays soient traitées de fléau national, surtout au Québec. Pourquoi, demandent-ils, imposer des exigences en matière d’émissions, en amont et en aval, de gaz à effet de serre au pétrole albertain qui ne s’appliqueront pas au pétrole importé de pays qui ont des règles environnementales bien moins strictes, voire non existantes ?

     

    Pour quand est la réglementation fédérale sur les émissions provenant du carburant brûlé par des avions de Bombardier vendus à l’étranger ? s’est demandé cette semaine l’ex-ministre conservateur fédéral Jason Kenney, qui cherche maintenant à se faire élire à la tête du nouveau Parti conservateur uni de l’Alberta. Il en remet en disant que la décision de TransCanada « va sérieusement attiser le sentiment d’aliénation dans l’Ouest ».

     

    Et qui sait ? Peut-être cela mènera-t-il à des plaques d’immatriculation albertaines ayant pour devise « Je me souviendrai ».













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