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    Identité, prise 3

    Un dernier sondage nous dit que personne n’est à l’abri, finalement. Même le Canada propret de Justin Trudeau, coiffant le palmarès des « meilleurs pays du monde », n’est pas sans relents xénophobes. C’est une des conclusions du sondage CROP–ICI Radio-Canada dévoilées cette semaine. Si le Québec se montre plus frileux devant les signes religieux et les musulmans, en particulier, le Canada anglais craint lui aussi pour ses « valeurs ».

     

    C’est vous dire combien le monde bienveillant de l’après-guerre, un monde bâti sur l’ouverture aux autres et l’édification des droits de la personne, ratatine comme peau de chagrin. Je suis toujours un peu soufflée de constater à quel point les temps ont changé en l’espace d’une génération ou deux. Il y a 25 ans, il aurait été impensable qu’un Donald Trump aux États-Unis, un Geert Wilders aux Pays-Bas et une Marine Le Pen en France prennent le pouvoir. Aujourd’hui, sondage après sondage, on confirme que la combinaison fatale de tout ce qu’il y a de plus archaïque, la peur de l’Autre, avec tout ce qu’il y a de plus nouveau, la mondialisation et la haute technologie, nous pousse, partout en Occident, à nous recroqueviller sur nous-mêmes.

     

    Mais le sondage révèle autre chose : il y a de moins en moins de différences entre le Québec et le ROC (rest of Canada). Mis à part la langue, bien sûr, nous chérissons les mêmes valeurs et éprouvons beaucoup les mêmes craintes. C’est une autre raison pourquoi le nationalisme québécois a besoin d’une mise à jour. La notion de survivance, qui a toujours été au coeur de la Belle Province, s’est édifiée à l’encontre du Canada anglais. Depuis la Conquête jusqu’à la Révolution tranquille, le Québec a assuré sa pérennité en construisant des murs. La religion, la ruralité et la langue ont agi comme remparts, comme répudiation permanente de la domination anglaise. À partir de 1960, la survivance s’est incarnée de tout autre façon : en s’opposant mano a mano au gouvernement canadien. Désormais « maîtres chez nous », on exige la séparation des pouvoirs, et que ça saute. Le Canada français, qui depuis ses débuts a toujours été plus lent que son pendant anglais, déboule tout à coup.

     

    Le dernier référendum, en 1995, est le dernier sursaut de ce bras de fer entre le Canada et le Québec. Il n’y aurait pas eu de référendum sans la trahison de Meech, sans la profonde indifférence du ROC envers les demandes du Québec. Ils nous ont craché dessus, alors on s’en va. Pas la meilleure raison de faire l’indépendance, remarquez, mais ç’a failli marcher.

     

    Ce temps, par contre, est révolu. D’abord, de Stephen Harper à Justin Trudeau, on refuse de rejouer dans ce film-là. Au Canada, l’heure est à la réconciliation et aux gestes symboliques. Tenter de faire d’Ottawa, du ROC, du multiculturalisme ou du fantôme de Pierre Trudeau un genre de père Fouettard, 25 ans après que la guerre est terminée, frise le ridicule. Un peu comme la présence du Bloc à Ottawa, d’ailleurs. Essayer de maintenir le Canada anglais dans le rôle de l’« oppresseur », alors que non seulement nous nous ressemblons de plus en plus, mais que de véritables oppressions pèsent sur nous — la dégradation de l’environnement, l’effritement de l’espace démocratique, la crise de l’immigration —, ne tient pas debout. La majorité des jeunes de moins de 35 ans vous le diront.

     

    Au cours des 40 dernières années, le nationalisme québécois s’est recroquevillé sur lui-même, lui aussi. À partir de 1995, soufflé par deux échecs, il s’est maintenu à coups de crainte de l’immigrant, comme je l’écrivais la semaine dernière, et de diabolisation d’Ottawa. Deux négatifs, deux positions défensives, deux soustractions plutôt que des additions. On pourrait trouver mieux, non ?

     

    Il me semble qu’il y a ici une occasion en or de ressouder l’identité québécoise sur quelque chose de plus positif. Il faut certes faire la promotion de la culture et de la langue, mais aussi la promotion de tout ce qui est vivant et de ce que nous avons le devoir de faire vivre encore longtemps, l’environnement. La promotion de la diversité plutôt que de l’uniformité, du débat plutôt que de la censure, d’une véritable laïcité plutôt que de cette catho-laïcité qui embrouille les esprits. Le Québec est un endroit foncièrement généreux, créateur, capable de se mobiliser. Je rêve que nous devenions les Lumières d’un début de siècle encore plongé dans le noir.













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