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    Une nuit dans les couloirs du Musée américain d’histoire naturelle de New York

    20 mai 2017 | Émilie Folie-Boivin - Collaboratrice à New York | Voyage
    La nuit, les dioramas, ces représentations de scènes de la vie sauvage mêlant l’art et les animaux naturalisés, se révèlent dans la tranquillité du musée.
    Photo: Émilie Folie-Boivin La nuit, les dioramas, ces représentations de scènes de la vie sauvage mêlant l’art et les animaux naturalisés, se révèlent dans la tranquillité du musée.

    Il n’y avait pas un chat dans la pièce où est exposé le squelette du titanosaure. Dans la pénombre du musée endormi, j’étais seule avec cet herbivore long comme trois autobus jaunes, le plus grand dinosaure découvert à ce jour (si grand qu’il n’entre même pas au complet dans la salle !). En plein le genre de rencontre intime qu’on a seulement dans ses rêves les plus fous.


    Contrairement à lui, j’étais pourtant là en chair et en os, à l’occasion de l’une des visites nocturnes que le Musée américain d’histoire naturelle de New York (AMNH) organise chaque année. Oui, comme dans le film A Night at the Museum mettant en vedette Ben Stiller.


    La première visite nocturne du musée a eu lieu il y a 12 ans, justement pour souligner la première du film. Depuis, le programme réservé surtout aux familles (on accueille alors jusqu’à 500 personnes !) s’est poursuivi. Mais les adultes aussi souhaitaient explorer le hall des Minéraux en nuisette sans avoir des bambins surexcités au saccharose entre les jambes.

     

    Alors, depuis 2014, un Sleepover for Grown-Ups permet à 150-200 geeks âgés de 21 ans et plus d’assouvir leur soif de connaissances et leur quête d’expériences exclusives dans un cadre intimiste (et juste assez alcoolisé) tout désigné pour eux.

    Photo: Émilie Folie-Boivin Le T-Rex, un véritable batailleur. Celui-ci montre d’ailleurs quelques blessures de combat au cou et aux côtes, des fractures qu’un petit groupe de personnes a pu observer lors d’une visite guidée offerte quand les troupes étaient endormies.
     

    Roupiller sur des lits de camp

     

    L’ambiance bon enfant s’était déjà installée dans le hall des Océans à notre arrivée et les participants tentaient de trouver l’endroit le plus stratégique pour déposer leur sac de couchage, entre les lits de camp entassés comme un banc de krill sous l’impressionnante grande baleine bleue de 94 pieds de fibre de verre.

     

    Quelques-uns avaient commencé à explorer les alentours, une coupe de mousseux à la main, pendant qu’un trio jazz enchaînait habilement Californication des Red Hot Chili Peppers avec… Baby One More Time de Britney Spears.

    Photo: Émilie Folie-Boivin Les visiteurs passent la nuit dans des lits de camp installés  sous la baleine bleue de 94 pieds de long du paisible hall des Océans. À 7 h tapantes, les troupes sont réveillées par le doux clapotis des vagues et les sons de la mer.
     

    II n’est pas 19 h 15 et ma première coupe de champagne n’est pas encore vide quand je réalise que le charme opère déjà.

     

    L’apéro jazzé est le moment propice pour établir un plan de match. On a beau passer les 12 prochaines heures dans l’un des plus grands musées du monde, il sera impossible de tout voir (mais ça, on le réalise seulement le lendemain matin).

     

    Avant de se diriger vers le délicieux buffet mexicain sur le thème du Cinco de Mayo, on nous présente les activités de la soirée : film IMAX sur les baleines bleues, visites guidées des expositions temporaires sur Cuba et des momies, visite des incontournables du musée, une présentation d’animaux vivants, un spectacle spatial sous le dôme du Rose Center et du temps libre pour déambuler à notre guise dans les couloirs.

     

    « Et n’hésitez pas à déplacer votre lit de camp dans la salle pour vous trouver un coin confortable où dormir ! » nous dit l’organisation.

     

    J’aurais gagné le jackpot que je n’aurais pas été aussi heureuse de cette possibilité. Faut admettre que je craignais que cette soirée muséale soit encadrée de règles plutôt strictes, mais bien qu’orchestrée au quart de tour, l’organisation révèle une impressionnante souplesse. Sans attendre, mon chum et moi sautons sur l’occasion de trouver un coin obscur sous l’escalier — moins pour batifoler que pour savourer chaque minute de sommeil, un phénomène aussi rare qu’une éclipse solaire dans le quotidien de nouveaux parents.

    Photo: Émilie Folie-Boivin Chaque jour, le musée new-yorkais reçoit entre 15 000 et 20 0000 visiteurs. Pendant la nuit réservée aux adultes, 200 personnes ont la chance de déambuler dans les 500 000 pieds carrés qui leur sont accessibles. Souvent, ils ont les salles à eux seuls.
     

    Le temps de finir notre verre, on nous dirige vers la salle à manger. Terry, une dame dans la fin cinquantaine, les cheveux soigneusement coupés aux épaules et le regard pétillant, dépose une belle assiette garnie d’asperges grillées à mes côtés. Elle et son conjoint, Jay, sont venus de Californie pour s’offrir un marathon de spectacles et de comédies musicales. « On a d’ailleurs annulé une soirée au théâtre pour venir passer la nuit au musée, confie Terry, mais au fond, c’est une sorte de spectacle immersif auquel on prend part ! »

     

    Le couple craignait d’être les plus vieux fossiles de la soirée, anticipant une extravagante beuverie pour « milléniaux » (c’est le moment qu’a choisi mon chum pour revenir du bar avec un verre de bière en plastique rempli à ras bord de vin blanc), mais l’âge des oiseaux de nuit en présence est équilibré, allant du petit groupe de finissants voulant célébrer intelligemment la fin de leurs études aux grands-mamans venues faire le plein d’anecdotes à raconter à leur club de bridge.

     

    S’il n’y a pas de restriction sur l’alcool, les débordements sont évités puisqu’avant de fermer les bouteilles, une fois le souper terminé, on nous offre un dernier verre à siroter dans les couloirs. Et c’est là que le fun commence.

     

    Comme des filous

     

    Dans ses heures habituelles, ce célèbre musée âgé de presque 150 ans reçoit entre 15 000 et 20 000 personnes chaque jour. Mais cette nuit-là, plus de 500 000 pieds carrés sont ouverts à 150 privilégiés. Nous avons accès aux quatre étages, à tous les halls, à deux expositions temporaires et à 45 expositions permanentes. Des caméras et des gardiens de sécurité veillent sur nous si discrètement qu’on a la réelle impression de s’être infiltrés dans le musée par effraction, tellement nous sommes souvent les seuls êtres (encore) vivants dans les salles.

     

    Sauf, bien sûr, pendant les visites guidées. J’ai attrapé celle des faits saillants du musée, guidée par Paul, un quadra un peu plus petit qu’un mâle de Néandertal et brillant comme une supernova. Pendant une heure, il en profite pour nous déballer toute une série d’anecdotes de coulisses : des durs à cuire qui ont attrapé ces animaux naturalisés jusqu’à la manière dont on a réussi à faire tenir une météorite de 34 tonnes sur le plancher (c’est impossible, c’est pourquoi il est solidement appuyé sur des piliers ancrés dans le roc new-yorkais).

     

    Paul met aussi en lumière la contribution de l’art pour appuyer la science dans les dioramas — ces représentations de scènes de la vie sauvage qui illustrent le monde tel qu’il était dans les années 1930. Les coups pendables faits par les artistes, leurs dioramas préférés pour forniquer avec leur date (Ross Geller, dans la série Friends, n’a donc rien inventé !), rien ne nous échappe.

     

    Les participants absorbent le tout les yeux ronds, en posant de savantes questions auxquelles Paul avait (presque) toujours les réponses.

     

    Passé minuit, on s’est tous réunis pour visionner Dark Universe, une étourdissante projection sur l’espace dans le dôme du planétarium. Se retrouver la tête dans les étoiles fut fatal pour plusieurs d’entre nous, et à partir de ce moment, plusieurs petits soldats en pantoufles ont perdu leur lutte contre le sommeil. Pour ma part, cette sieste fut réparatrice puisque j’étais ragaillardie pour poursuivre l’exploration du musée avant que les expositions commencent à fermer, à 1 h du matin.

    Photo: Émilie Folie-Boivin Tomber par hasard sur la rotonde de Theodore Roosevelt, une salle majestueuse d’ordinaire bondée, qui sert de billetterie... La splen­deur de la salle ainsi que des dinosaures exposés est décuplée à la nuit venue.
     

    En essayant de me retrouver dans le labyrinthe du musée, je suis tombée sur la rotonde de Theodore Roosevelt. Évidemment, il n’y avait personne dans cette salle habituellement bondée qui fait office de billetterie. Que les squelettes de dinosaures en pleine action, comme surpris en plein ballet entre les colonnes et le plafond ornemental. J’ai un faible pour ces créatures préhistoriques, mais dans ce contexte aussi intime, le coeur d’une personne sortie de l’âge de pierre ne saurait rester insensible devant ces corps majestueux.

     

    Après avoir jeté un oeil au lounge aménagé dans le hall de la Terre, où les insomniaques se gavaient de biscuits en feuilletant le livre d’activités pour enfants qu’on nous a offert en début de soirée, nous nous sommes lentement traînés vers notre lit de camp. En sortant de la salle de bain, après avoir enfilé mon pyjama, j’ai remarqué un petit groupe au deuxième étage du hall des Océans. Mon chum dormait. Alors je suis montée.

     

    Une dizaine d’irréductibles entouraient Paul. L’infatigable guide avait visiblement encore des choses à raconter. Muni de son laser, il nous a tout expliqué sur la façon dont le musée a essayé pendant 10 ans de trouver comment présenter en bonne et due forme cette baleine bleue moulée d’après les restes d’une véritable baleine échouée. Puis il s’est mis à tout nous raconter sur les baleines bleues. À 2 h, la salle a été plongée dans l’obscurité pour laisser dormir les visiteurs, mais à ma grande surprise, il ne s’est pas arrêté.

     

    Il a allumé sa lampe de poche et s’est dirigé vers la salle des Amérindiens. On l’a suivi. Il nous a trimballés dans la pièce sur l’origine de l’être humain et dans la grande galerie, où il a dû admettre que, oui, la nuit, la seule chose qui prend vie au musée, ce sont les souris. « Ce sont les souris les plus éduquées de tout Manhattan ! »

     

    Au quatrième étage, il nous a présenté de nouveau le titanosaure en nous expliquant tout ce qu’ils n’ont pas de place à écrire sur les panneaux lumineux. Il a pointé les blessures de combat de leur T-Rex et tous ces petits détails que nous n’aurions jamais sus autrement.

     

    Nulle part, dans le programme, cette visite secrète n’était mentionnée. La lampe de poche, le moment inédit, encore plus inédit que l’ensemble de cette soirée, rien dans cette visite ne semblait calculé pour créer de l’ambiance. Non, tout semblait étrangement naturel, et c’était d’un charme tout ce qu’il y a de plus déstabilisant.

     

    À 3 h 15, Paul s’est tu, fatigué, mais pas encore totalement vaincu. Moi, j’étais K.-O. En douce, je suis repartie vers mon lit. J’ai croisé quelques gardiens et des concierges qui m’ont envoyé un sourire étrangement complice. Je partageais avec eux quelque chose de précieux. D’unique.

     

    Puis je me suis pincée, juste pour être certaine de ne pas avoir rêvé.

    Fieldstone
    5427, boulevard Saint-Laurent Montréal % 438 387-7197












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