Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    La fin du «fun», lorsque les manèges emblématiques reçoivent leur avis de départ

    En début d’été, quelques annonces ont laissé dans le deuil d’inconsolables adeptes de manèges. C’est le cas de La Pitoune à La Ronde, débranchée avant même qu’on puisse s’y mouiller une dernière fois. Dans l’ouest du Canada, la mise à la retraite du Zipper, un manège à sensation chouchou des fêtes foraines, a assombri la fête.

     

    Ces manèges ont beau être des quinquagénaires aussi iconiques que populaires depuis des générations, cette aura ne les a pas empêchés de recevoir leur « 4 % ». Pourquoi sommes-nous aussi attachés à ces bêtes de foire, et comment diable en arrive-t-on à tabletter des classiques comme ceux-là ?

    Photo: Archives de la Ville de Montréal «La Pitoune est à La Ronde ce que le Cyclone est à Coney Island», écrit Tristan Demers dans son récent livre «Emmène-nous à La Ronde : 50 ans de plaisirs forains», aussi fascinant que nostalgique.
     

    Chaque été, dès qu’on voyait dépasser le Zipper dans le stationnement du centre Georges-Vézina à Chicoutimi, on savait que la fin de semaine la plus excitante de l’année était enfin arrivée. Beauce Carnaval débarquait à l’aréna en même temps que la chaude saison, avec sa quincaillerie de manèges lumineux, sa grosse musique un brin datée et sa barbe à papa deux couleurs.

     

    Les familles des régions avaient enfin leur mini-Ronde à eux. Ça durait le temps d’un week-end, mais on savait que 364 jours plus tard, la foire serait de retour avec les mêmes attractions, comme si elle ne nous avait jamais quittés. Le passé était toujours présent dans les fêtes foraines ; elles sont comme un phare (stroboscopique) dans la nuit.

     

    Lorsque j’ai entendu aux nouvelles que North American Midwest Entertainment (NAME), gestionnaire du Zipper dans plusieurs foires de l’ouest du Canada, envoyait le sien à la retraite car après 50 ans de loyaux services, sous prétexte qu’usé à la corde, il n’y avait plus de pièces de rechange pour le rendre assez sécuritaire — le Zipper n’avait déjà pas très bonne réputation dans les années 1970 et a été le théâtre de quelques incidents ces dernières années —, j’ai bien sûr bondi sur le sofa. Était-on en train d’assister au trépas du manège le plus débridé des fêtes foraines en région ?

     

    Fête ambulante

     

    Inquiète de son sort, j’ai illico contacté Beauce Carnaval. Cette fête ambulante promène le fun dans les stationnements de centres commerciaux de Brossard à Sept-Îles depuis 1953, et elle est la seule compagnie du Québec à avoir un Zipper dans ses boîtes — un manège d’ailleurs incontournable pour son circuit au nord du Québec.

     

    « Le Zipper se porte très bien ! Il est là pour rester », m’a vite rassurée par courriel Véronique Vallée, responsable de l’administration de Beauce Carnaval et petite-fille du fondateur. Elle non plus ne comprenait pas pourquoi NAME coupait le fun à des générations de tripeux, alors que Chance Rides, le fabricant du Zipper, fabriquait toujours des pièces de rechange. Et, accessoirement, des Zipper de l’année qui promettent une « assise plus confortable tout en expérimentant une vélocité d’essorage plus accrue », un excellent argument pour régurgiter son Palm Bay.

    Photo: Beauce Carnaval Classé parmi les manèges les plus étranges au monde par le magazine «Popular Mechanics», le Zipper est la monture la plus imprévisible des foires ambulantes, celle qui te fait perdre tout ton petit change et qui fait faire des affaires d’or aux réparateurs de vitres de téléphones cellulaires. 
     

    Pour les non-initiés, le Zipper, c’est le croisement entre une grande roue et une tronçonneuse à la suite d’une nuit torride de 1968 bien arrosée au Cinzano. Classé parmi les manèges les plus étranges au monde par le magazine Popular Mechanics, le Zipper est la monture la plus imprévisible des foires ambulantes, celle qui te fait perdre tout ton petit change et qui fait faire des affaires d’or aux réparateurs de vitres de téléphones cellulaires du village.

     

    Ses capsules tournent sur elles-mêmes, et on peut accélérer soi-même le tournis pour plus de sensations fortes (et doper ses chances de dégobiller ses Oreo frits). Bref, c’est le cauchemar incarné des émétophobes.

     

    Il y a quelques années, le Zipper de Beauce Carnaval s’est absenté du circuit le temps d’une remise à neuf. « Les gens étaient mécontents », se souvient Véronique Vallée, dont ce manège a longtemps été l’un de ses préférés. « Il va revenir quand ? Pourquoi vous ne l’avez pas fait réparer avant ? » « On savait qu’il était populaire. Mais que les gens nous en parlent autant, ça nous a surpris. »

     

    L’attachement à certains manèges

     

    Il n’y a pas vraiment d’étude expliquant cet attachement à certains manèges de fête foraine, mais « les parcs travaillent beaucoup sur leur côté vintage, la nostalgie de l’enfance, explique Laurent Turcot, professeur d’histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire des loisirs. Les premiers grands parcs ont été créés au XIXe siècle, et le Tivoli de Copenhague, au Danemark, illustre très bien ce concentré de nostalgie avec ses vieux manèges en bois et ses premières montagnes russes. C’est dans les parcs d’attractions que les enfants commencent à construire leurs premiers souvenirs de moments forts. Et je me demande si l’attachement à La Pitoune ne serait pas dû à ça. C’est la première fois de ta jeune vie où tu penses vraiment que tu vas mourir. »

     

    Inaugurée en même temps qu’Expo 67 et fermée par Six Flags avant son jubilé, La Pitoune, qui a plusieurs autres cousins au sein des propriétés de la compagnie, a tout de même réussi à atteindre un âge vénérable. « Bien des manèges ne durent pas cinq ou dix ans », remarque Martin Lewison, professeur au Département de gestion des affaires du Farmingdale State College, dans l’État de New York, un fervent amateur de manèges qui a essayé plus de 1000 montagnes russes dans 26 pays. « L’un des facteurs qui contribuent à faire d’un manège un classique, c’est sa capacité à traverser les décennies et à amuser plusieurs générations. Les manèges classiques des parcs d’attractions de notre région ne sont pas aussi iconiques que les attractions fabriquées sur mesure pour Disney, mais elles sont emblématiques sur une base plus personnelle. C’est le manège dans lequel tes parents se sont rencontrés, celui dans lequel tu es monté avec tes grands-parents. » Il fait presque partie de la famille.

     

    Si les fabricants connaissaient la recette pour créer des manèges classiques, ils ne construiraient que ceux-là. « Ce n’est pas difficile d’acheter un manège, note Véronique Vallée. Mais acheter un manège portatif qui va plaire à tous, ça, c’est tout un défi. » Car avec une quinzaine de manèges qu’elle transporte dans ses boîtes de ville en ville, Beauce Carnaval cherche avant tout à plaire à toute la famille. « Les sorties deviennent de plus en plus familiales et on a remarqué que le monde recherche un peu moins le thrill. » Les valeurs sûres ? Le carrousel, la grande roue, le bateau de pirates. Et, bien sûr, le Zipper. Ceux-là, pas question de s’en séparer.

    C’est dans les parcs d’attractions que les enfants commencent à construire leurs premiers souvenirs de moments forts
    Laurent Turcot, professeur d’histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire des loisirs

    L’impermanence des choses

     

    « La Pitoune est à La Ronde ce que le Cyclone est à Coney Island », écrit Tristan Demers dans son tout récent livre souvenir Emmène-nous à La Ronde : 50 ans de plaisirs forains (Les éditions de L’Homme), aussi fascinant que nostalgique. Alors que Coney Island a déboursé des millions pour préserver sa célèbre montagne russe maintenant âgée de 90 ans, pourquoi vouloir débrancher une attraction aussi emblématique que La Pitoune ? Six Flags, propriétaire de La Ronde, refuse toujours d’accorder des entrevues à ce sujet. Mais Martin Lewison a une petite idée sur ses motivations, évidemment d’ordre économique.

     

    « Les gestionnaires de parcs d’attractions veulent attirer les gens et souhaitent les garder le plus longtemps possible à l’intérieur du parc, pour qu’ils dépensent en souvenirs, en nourriture. Le fait d’avoir de nouveaux manèges permet de stimuler les entrées. Mais l’espace de terrain limité ne permet pas aux parcs, souvent enclavés, de prendre de l’expansion. Alors c’est en démantelant les manèges existants qu’ils peuvent se renouveler. »

     

    Le professeur et expert des parcs d’attractions suppose qu’en plus d’être complexe et chère à faire fonctionner, La Pitoune demandait sûrement beaucoup d’amour après cinq décennies d’avancées technologiques. « C’est comme lorsque ta vieille télévision brise. Parfois, ça revient moins cher d’en acheter une neuve. » Aux nostalgiques, il suggère de revivre le parcours de La Pitoune à travers les nombreuses vidéos YouTube. « Je suis persuadé que ça va être une décision difficile pour les directeurs du parc. Eux aussi, ils ont des sentiments », tente-t-il de nous rassurer.

     

    Coudonc, y a-tu quelque chose qui peut rester tel quel de nos jours ? Au bout du fil, Laurent Turcot rigole. « Tout ça nous fait seulement réaliser qu’on devient vieux, dit l’auteur. On est dans une société qui se nourrit de la nouveauté perpétuelle. On se berce dans l’idée qu’il y a une permanence dans notre monde. Alors chaque fois que des éléments de notre passé individuel partent, on a l’impression que nous-mêmes, on perd une partie de notre identité. »

     

    Je ne l’ai pas remercié de m’avoir fait sentir vieille. Bien que, parfois, il faut se faire à l’idée qu’on doit grandir et passer à autre chose. Quoique je préfère encore la phrase de Véronique Vallée quand elle me dit que Beauce Carnaval est dans l’esprit « vivre le moment présent ». Et n’oubliez surtout pas d’en profiter comme si c’était le dernier.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.