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    L’absinthe au Québec, une histoire méconnue

    6 janvier 2018 |Catherine Ferland | Alimentation
    L’absinthe est à la fois une plante vivace, Artemisia absinthium ou grande armoise, et la boisson distillée qu’on en tire.
    Photo: iStock L’absinthe est à la fois une plante vivace, Artemisia absinthium ou grande armoise, et la boisson distillée qu’on en tire.

    Longtemps interdite, auréolée de mystère, l’absinthe effectue un retour remarqué dans nos verres. Le démarrage d’absintheries en sol québécois ravive d’autant plus l’intérêt pour cet alcool aux notes herbacées. Or, on sait peu de choses sur la trajectoire de l’absinthe au Québec.


    L'absinthe est à la fois une plante vivace, Artemisia absinthium ou grande armoise, et la boisson distillée qu’on en tire. C’est la macération des feuilles séchées dans de l’alcool neutre, avec d’autres plantes, qui lui confère sa couleur verte. L’un de ses composés, la thuyone, présente des similarités avec le THC, que l’on retrouve dans le cannabis.

     

    Originaire du Vieux Continent, la plante s’est très bien adaptée chez nous : non seulement elle s’y cultive facilement en zone 4, mais elle croît à l’état sauvage dans plusieurs champs et pâturages de l’est de la province. On la reconnaît à son feuillage blanchâtre et à son arôme caractéristique.

     

    Les premières mentions d’absinthe ici remontent à la naissance de la Nouvelle-France. En 1609, Marc Lescarbot, compagnon de Champlain, écrit que le « breuvage d’absinthe » prévient le scorbut ! Vermifuge et astringente, la plante est cultivée comme herbe médicinale. Son amertume est recherchée par Marie de l’Incarnation, qui en mastique des feuilles et en mêle à ses repas afin de se dégoûter des nourritures terrestres. Qui sait si cette curieuse habitude n’a pas contribué à ses célèbres visions mystiques !

     

    La médecine populaire recourt souvent aux boissons, ce qui explique l’enchevêtrement des usages curatifs et récréatifs de l’absinthe. Ainsi, dans les années 1780, François Giratty en propose à sa clientèle aux côtés du ratafia, du gin, des eaux de menthe, du brandy, du whisky, des eaux d’anis et de « l’esprit de Jamaïque ». Les boissons achetées chez ce commerçant de la haute-ville de Québec — où se trouve l’actuel restaurant L’entrecôte Saint-Jean — peuvent aussi bien être consommées telles quelles qu’en « ponces » reconstituantes.

     

    L’absinthe jouit pourtant d’une réputation spéciale. En 1825, Louis-Joseph Papineau recommande à sa femme de l’appliquer en emplâtre sur l’abdomen de leurs enfants pour éliminer les vers.

     

    Quelques années plus tard, un comité d’hygiène publique conseille une macération d’absinthe dans l’eau-de-vie pour lutter contre le choléra. En 1848-1849, plusieurs pharmacies importent de « l’absinthe de Stoughton », à vocation médicinale.

     

    Les choses évoluent au milieu du XIXe siècle, alors qu’on boit davantage pour le plaisir. L’absinthe voisinera désormais le champagne, le vin hongrois, le kirsch et le porto dans les réserves des marchands et dans les verres de cristal taillé des hédonistes québécois… ce qui n’empêche pas « l’absinthe allemande du Dr Hoofland » d’être encore très recherchée pour soulager la jaunisse, les faiblesses nerveuses et les douleurs diverses !

     

    La bohème québécoise

    Photo: iStock

    L’absinthe a marqué les esprits par son étroite liaison avec la sphère artistique européenne. Après tout, certains prétendent que l’ivresse libère la créativité — Ernst Simmel écrira même que le surmoi est soluble dans l’alcool ! Mais si Verlaine, Toulouse-Lautrec, Modigliani ou Manet « s’absinthent » généreusement dans les estaminets de Montmartre, nos propres peintres et « poètes maudits » courtisent aussi la Fée verte à la fin du XIXe siècle. Et le Quartier latin de la métropole est témoin de copieuses libations.

     

    Ayant ses entrées au café Ayotte, rue Sainte-Catherine Est, le Club des Six Éponges apprécie fort la bière, le cognac et l’absinthe. Ses membres se targuent de ne jamais boire d’eau ! Ce petit groupe, autour duquel gravitent notamment Louis Fréchette et Émile Nelligan, donnera naissanceà l’École littéraire de Montréal.

     

    De quel type d’absinthe s’agit-il ? Dans les années 1880 et 1890, le Québec en importe surtout de Suisse, mais aussi de France.

     

    Les autorités canadiennes notent d’ailleurs que, dans la mesure où le phylloxéra a détruit des vignobles entiers, faisant exploser le prix du vin, l’absinthe est plus populaire que jamais, ici comme en France.

     

    Résurrection de la Fée verte

     

    Dans la foulée des mouvements prohibitionnistes du début du XXe siècle, pour qui l’absinthe est responsable de tous les maux (criminalité, tuberculose, aliénation mentale, alouette !), la Suisse en interdit la production en 1910, la France en 1915.

     

    Sa brusque disparition des marchés européens signale aussi sa fin dans les débits d’alcool québécois. Sans être formellement interdit par les instances provinciales ou fédérales, cet apéritif ne sera tout simplement plus offert au Québec pendant des décennies. Jusqu’au début du XXIe siècle.

     

    Actuellement, le Canada limite le taux de thuyone à 1 mg par litre d’absinthe, mais on parle de rehausser ce seuil afin de s’harmoniser avec la production contemporaine.

     

    Avec le démarrage de plusieurs absintheries locales — et la facilité de cultiver la grande armoise en sol québécois —, gageons que la Fée verte n’a pas dit son dernier mot !













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