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    La formule réinterprétée du supermarché

    Un exemple français de «circuit court» en périphérie lilloise, bastion de la grande distribution

    La question de savoir d’où proviennent les aliments est devenue une préoccupation importante. L’idée du « circuit court » est de fournir le plus d’informations possible aux consommateurs.
    Photo: Sophie Suraniti La question de savoir d’où proviennent les aliments est devenue une préoccupation importante. L’idée du « circuit court » est de fournir le plus d’informations possible aux consommateurs.

    Dans les allées du supermarché O’tera du Sart à Villeneuve-d’Ascq, dans le nord de la France, je déambule, tout sourire, en contemplant les portraits grand format de fermiers locaux. La nouvelle récolte d’ail fumé d’Olivier Drubay vient justement d’arriver. Sur le présentoir, une affichette informe que ce producteur partenaire touchera plus de la moitié du prix de vente pour cette tresse. Grâce au circuit court.

     

    L’enseigne O’tera a vu le jour en 2006. Son fondateur, Matthieu Leclercq, s’est inspiré du modèle coopératif américain où des agriculteurs se regroupent pour vendre directement aux consommateurs. Mais cette fois, c’est un privé, issu d’une lignée familiale bien connue de la grande distribution française, qui réinterprète la formule en affichant notamment la part qui revient au producteur et celle que prend le magasin.

     

    « L’objectif est de proposer des produits frais accessibles à tous, de transposer un peu de rural dans l’urbain », dit Pauline Janson, chef de rayon boucherie-traiteur-poisson. L’idée, c’est aussi de proposer un produit pour un besoin. Afin que les producteurs retenus n’entrent pas en concurrence les uns avec les autres. Le choix se veut donc volontairement restreint.

    Photo: Sophie Suraniti La question de savoir d’où proviennent les aliments est devenue une préoccupation importante. L’idée du «circuit court» est de fournir le plus d’informations possible aux consommateurs.
     

    Pas de suremballage ni de multiportionnage. Les tranches de jambon, nature ou fumé, se vendent par quatre. Les yogourts s’achètent à l’unité. Le pain peut être tranché (une machine est mise à la disposition des clients). Quant à la provenance de chaque produit, on la souhaite la plus proche possible des consommateurs. Sachant tout de même qu’une banane restera toujours un fruit ayant parcouru des milliers de kilomètres et que le magasin en proposera tant que les clients en réclameront.

     

    Un seul intermédiaire

     

    Photo: Sophie Suraniti

    Citrons, oranges, saumon fumé… On ne fait pas toujours les raccourcis kilométriques que l’on voudrait dans la philosophie du court ! Même si chaque magasin — quatre actuellement — choisit les producteurs locaux avec lesquels il fait affaire. Certains volumes de production de fermes alentour s’avèrent insuffisants par rapport à la demande du supermarché. Quant au système européen d’appellations réservées, il fait en sorte que certains produits ne peuvent tout simplement pas s’afficher tout court.

     

    Une appellation d’origine contrôlée reste une AOC où qu’elle soit vendue. « Ce qui fait beaucoup varier l’achalandage en circuit court est le secteur des fruits et légumes. L’été, on atteint les 70 %, voire un peu plus, grâce aux produits maraîchers cultivés dans la région », explique Pauline. Sinon, la moyenne annuelle tourne autour de 50 %.

     

    « Notre définition du circuit court, c’est de n’avoir aucun intermédiaire entre le producteur et le client, à part nous. Ou alors, il peut y avoir un intermédiaire en plus, mais celui-ci doit fournir un certain pourcentage de la valeur ajoutée du produit. Par exemple, mon producteur de porcs peut se fournir auprès d’un autre éleveur si nécessaire. Mais la découpe et la transformation de ces bêtes doivent toujours se faire chez lui. » Chez monsieur Machin. À la ferme de.

     

    C’est le nerf de la guerre que se livre ce type de supermarchés nouveau genre : la traçabilité des produits. Le « d’où ça vient ? », après le « ce que je mange doit être bon », est en effet devenu une préoccupation majeure. Côté clients, et donc côté (re)vendeurs. Pour y répondre, l’enseigne demande à ses partenaires fournisseurs de maîtriser toute leur chaîne informationnelle. Et encore plus lorsque des synergies se mettent en place. Ce qui se fait de plus en plus, notamment pour l’offre traiteur du magasin.

     

    L’origine sur l’étiquette

     

    Car on a beau être un client pro-circuits courts, on ne cuisine pas forcément plus… Par exemple, les brochettes de boeuf avec la viande du producteur X, les champignons du producteur Y ou les courgettes du producteur Z. Pour Pauline, il s’agit donc de faire travailler ensemble certains partenaires en s’assurant que l’origine de chaque produit entrant dans la composition d’un plat offert figure bien, et au complet, sur l’étiquette. « C’est véritablement une mutation pour nos fournisseurs. Ils savent que ce lot provient de tel producteur, mais ils ne l’ont jamais informatisé. Cela leur demande beaucoup de logistique », explique la jeune chef de rayon.

     

    Il faut être capable d’établir une traçabilité totale, sans oublier une information ni en donner une qui soit erronée. « Il faut pousser à un niveau plus exigeant, obtenir plus de transparence », confie Pauline. D’autant plus que la concurrence pousse elle aussi.

     

    Avec le concept de circuit court, le supermarché revoit au complet sa copie. Notamment cette notion de saisonnalité et la relation avec les producteurs, qu’il avait complètement reléguées aux oubliettes. Il agit comme un relais fermier, il crée un lien et va même jusqu’à soutenir ses fournisseurs quant au développement de gammes de produits. Super !

     

    Mais dans ce système, je me demande comment s’y retrouve un modèle d’agriculture paysanne basé sur la diversification. Cela n’encourage-t-il pas à faire du monoproduit ? Du monoproduit qui permettra, en raison des volumes prévisionnels, de tirer les prix vers le bas au moment de la négociation ? De plus, on élimine les intermédiaires, mais on demande aux producteurs d’en faire davantage : découpe, transformation, emballage, étiquetage… N’est-ce pas leur en demander beaucoup ?

    Repérages En France, un tournant s’opère dans la grande distribution depuis quelques années. Elle se recentre sur l’alimentaire, chose qu’elle avait délaissée en vendant de tout... un peu trop de tout parfois! À l’heure actuelle, trois grands axes se développent : la filière biologique, avec la création de marques maison ou d’enseignes (c’est fou, le nombre de nouveaux magasins spécialisés dans le biologique) ; l’agriculture urbaine, avec notamment l’installation de potagers sur les toits; et le circuit court, où une enseigne fait directement affaire avec les producteurs. Mais on retrouve ce phénomène ailleurs qu’en France. Au Québec, l’IGA de la famille

    Duchemin, dans l’arrondissement de SaintLaurent à Montréal, vient d’inaugurer son immense toit potager biologique. Des villes comme Berlin ou Rio de Janeiro ont vu ces derniers temps des concepts de culture fleurir à l’intérieur de supermarchés.

    Après s’être emparées des niches bio et locale, la prochaine étape des grandes enseignes sera peut-être celle où elles encapsuleront du coopératif autour de ces grands axes de développement : le client récupérera en bons d’achat ses heures de bénévolat passées dans les rayons ou sur les toits «verts». En attendant, ces enseignes revoient la taille de leurs magasins. Beaucoup plus petits, ceux-ci s’insèrent dans les moindres interstices urbains.













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