La solidarité sociale en péril: les États-Unis, une «Bully Nation»?

Des manifestants dénonçant les actions du président Donald Trump, à Times Square, le 26 juillet dernier, jour où il a annoncé l’interdiction de l’emploi des transsexuels à la défense nationale
Photo: Jewel Samad Agence France-Presse Des manifestants dénonçant les actions du président Donald Trump, à Times Square, le 26 juillet dernier, jour où il a annoncé l’interdiction de l’emploi des transsexuels à la défense nationale

Depuis l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en novembre dernier, les yeux des Québécois sont rivés sur les médias afin de mieux saisir ce qui se passe au sud du 49e parallèle. Nombreux sont ceux qui ne peuvent comprendre un certain nombre d’événements insolites qui se sont bousculés à un rythme effarant au cours des six derniers mois.

 

L’interdiction par Trump de l’emploi des transsexuels à la défense nationale n’est que le dernier épisode d’une série de décisions politiques aiguillant la société américaine dans une direction plus exclusive et moins ouverte à la diversité. Cette décision s’inscrit dans un projet beaucoup plus vaste, promu par la droite évangélique chrétienne, qui consiste à mouvoir les frontières sociales pour repositionner cette droite vers le centre culturel de la société.

 

Ce projet va de pair avec la marginalisation des immigrés, réfugiés et musulmans qui furent vilipendés dans les discours électoraux de Trump et sont restés pour lui une obsession. Ces discours ont eu comme effet temporaire d’apaiser les « white working class » qui se perçoivent comme étant en situation de compétition économique avec ces groupes.

 

Exclusion sociale

 

Ce raidissement des frontières sociales est aussi le résultat attendu d’une logique néolibérale qui gagne en influence alors qu’elle favorise les mécanismes de marché, tout en insistant sur l’autosuffisance des pauvres. Du même coup, cette logique encourage une célébration du succès économique symbolisée brillamment par Trump (tout autant que Obama symbolisait la diversité de la société américaine).

 

L’effet plus général de ces changements est que l’exclusion sociale semble toucher un nombre grandissant d’Américains — ces pauvres, ces étrangers, ces LGBTQ, mais aussi les victimes historiques de la société américaine (les noirs, les autochtones, et les femmes).

 

Mais il y a de l’espoir. Alors même qu’un certain nombre de citoyens embrassent ce « virement réaliste » qui défendrait les intérêts de l’Américain moyen, nombreux sont ceux qui rejettent cette notion de « bully nation » aux frontières sociales qui se rétrécissent.

 

L’humanisme judéo-chrétien, une culture progressiste et libérale, une appréciation de la tolérance, une tradition philanthropique unique au monde, ainsi qu’une définition de la moralité axée vers l’entraide mutuelle continue de nourrir une identité collective qui serait incompatible avec cette bully nation.

 

Transformations profondes

 

Plusieurs personnes tentent de redéfinir la citoyenneté culturelle américaine — ce qui est « in » et « out » — de manière à y inclure le plus grand nombre. Les avantages de l’inclusion sociale sont palpables : l’adoption des lois de mariage pour les homosexuels a eu un effet immédiat (un déclin de 7 % dans le nombre de tentatives de suicide chez les jeunes LGBTQ dans les écoles secondaires des 37 États ayant adopté ces lois). Ce n’est là que la pointe de l’iceberg quand il s’agit de comprendre la place des transformations profondes qui marquent les États-Unis.

 

Il est particulièrement crucial de s’attarder aux dynamiques culturelles pouvant mener au renforcement des solidarités sociales aux États-Unis. Cette solidarité ne se manifeste pas de la même manière que dans les sociétés française ou québécoise — des sociétés dotées d’une homogénéité sociale relativement plus grande. Dans le cas américain, il s’agit plutôt d’amener les citoyens à comprendre que la mutualité est à l’avantage de tous. Et qu’il vaut mieux s’aimer les uns les autres… que d’être un bully ou un « asshole » (un terme qui connote une absence d’altruisme).

 

Ceci peut être complété par l’action concertée des mouvements sociaux, la diffusion de symboles et messages d’intérêt public (par exemple, le drapeau arc-en-ciel) et bien d’autres moyens. Il est symptomatique que l’« affirmative action » telle que définie par la Cour suprême des États-Unis soit légitimée moins par la réparation des injustices passées pour les noirs américains que par les gains qu’une plus grande diversité aurait pour tous.

 

Les États-Unis, c’est un monde compliqué. C’est dans ce contexte que se tient jusqu’à lundi la rencontre annuelle de l’American Sociological Association au Palais des congrès de Montréal. Plus de 5000 sociologues américains, ainsi qu’un nombre de leurs collègues canadiens, seront à portée de main pour aider mes compatriotes à mieux faire saisir la situation qui prévaut chez notre voisin géant.

 

Le thème de la rencontre est « Culture, inégalité et inclusion sociale autour du globe. » Ce sujet est particulièrement approprié compte tenu des inégalités croissantes auxquelles nos sociétés font face. Alors que Fierté Montréal bat son plein dans les rues du centre-ville, les sociologues discuteront notamment de l’inclusion des LGBTQ dans nos sociétés, ainsi que des questions d’égalité de genre. C’est là une occasion unique pour se mettre à jour.

4 commentaires
  • Eric Vallée - Inscrit 12 août 2017 16 h 59

    Une rencontre occasion unique de s'endoctriner

    Dans plusieurs universités américaines et même chez nous à Montréal quand des conférences ont dues être annulées sous la menace de militants de gauche régressive, règne un "liberal bias in academia" qui éclate au grand jour avec cet article. Ils rêvent de "safe space," veulent censurer leurs opposants, imaginent des micro-agressions partout, s'autoproclament dépositaires de la vertu, veulent saper les repères identitaires, détruires les réflexes nationalistes, remplacer les peuples par un torrent migratoire, normaliser les opérations de changements de sexe, inventent une novlangue orwellienne qui peut se compléter ainsi:

    La guerre c'est la paix
    La liberté c'est l'esclavage
    La diversité est notre force

  • Eric Vallée - Inscrit 12 août 2017 23 h 26

    La solidarité sociale

    est justement en péril quand on se ne sent plus chez soi et qu'on se fait imposer des cultures et modes de vie différents ou qu'on réprouve. On change alors de ville ou de quartier. Quand on voit que les grands médias appuient ce genre de lettre d'universitaire marxiste culturel, on les lit de moins en moins. Est-ce légitime de vouloir garder nos emplois et nos salaires contre la concurrence de nombreux immigrants? Est-ce que c'est devenu une tare d'être blanc, d'être hétérosexuel?

  • Denis Paquette - Abonné 13 août 2017 11 h 38

    un monde indigne que l'on s'y attache

    la terre promise est-elle en train de s'effrondrer, cette grande libertée si chère a la droite est- elle en train de s'effrondrer, dans une sorte de parodie frisant la folie, serais-ce que le monde est une chose de moins en moins sérieuse, certains diront un monde indigne que l'on s'y attache

  • René Pigeon - Abonné 13 août 2017 14 h 05

    Homogénéisation québécoise et « melting pot » américain :

    Merci, madame Lamont, de m’avoir appris « que l’« affirmative action » telle que définie par la Cour suprême des États-Unis soit légitimée moins par la réparation des injustices passées pour les noirs américains que par les gains qu’une plus grande diversité aurait pour tous ».

    Vous affirmez : « les sociétés française ou québécoise (sont) dotées d’une homogénéité sociale relativement plus grande » alors que « Les États-Unis, c’est un monde compliqué ». Je crois que les Américains ont choisi leur « monde compliqué » alors qu’ils auraient pu aller vers plus d’homogénéité, comme nous, s’ils l’avaient choisi d’ériger une société moins fragmentée en choisissant moins d’inégalité entre les classes sociales.

    Le Canada, les É-U et la France ont accueilli un grand nombre d’immigrants (et dans le cas de la France, la dernière vague provenait de sociétés non chrétiennes). La différence entre ces trois sociétés tient principalement aux moyens et au degré d’homogénéité que les dirigeants de ces sociétés ont cherché à réaliser. Les Américains ont compté sur le commerce, les médias et des associations, civiles et religieuses, pour effectuer le « melting pot » qui a conduit à une seule langue, essentiellement en comptant sur les forces du marché.

    Les Canadiens ont compté sur des lois et programmes et services gouvernementaux pour élever les individus, familles et classes sociales démunis et exclus par le marché (incluant les enfants et futurs adultes) afin de les rapprocher des individus, familles et classes avantagés. Notamment, les Canadiens ont misé sur une école publique de qualité alors que les Américains ont négligé cette institution au profit de dépenses militaires excessives.

    Ajoutons qu’Américains et Canadiens ont compté sur les forces du commerce et des médias (américains pour une bonne part) pour réaliser l’homogénéisation linguistique et culturelle. Les Français ont compté sur ... l’école républicaine et le service militaire obligatoire.