La crise d’Octobre selon la CBC: leur «histoire de nous»

Lorsqu’il s’agit de parler de l’indépendance du Québec, la minorité opprimée passe rapidement du rôle de héros civique à celui d’extrémiste violent, estime l'auteur.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Lorsqu’il s’agit de parler de l’indépendance du Québec, la minorité opprimée passe rapidement du rôle de héros civique à celui d’extrémiste violent, estime l'auteur.

Dimanche dernier était diffusé sur les ondes de la CBC un épisode de Canada : The Story of Us mettant en vedette les différents « changemakers » (acteurs de changement) qui ont contribué à « redéfinir le Canada » d’aujourd’hui.

 

J’ai beaucoup d’admiration pour la figure de Viola Desmond, la femme noire néo-écossaise qui s’est battue pour une véritable reconnaissance des droits des Noirs au Canada, ou encore pour Stanley Redcrow, l’homme cri qui a contribué à redonner à sa communauté le contrôle sur l’éducation de ses enfants après la fermeture des pensionnats autochtones.

 

Mais lorsqu’il s’agit de parler de l’indépendance du Québec, la minorité opprimée passe rapidement du rôle de héros civique à celui d’extrémiste violent.

 

La dernière capsule de l’épisode concerne en effet la montée de l’indépendantisme québécois à partir des années 1960. Vu l’espace qu’il occupe et la présentation qui en est faite, le Front de libération du Québec (FLQ) a l’air du principal mouvement représentant ce vaste désir d’émancipation. On montre des foules scandant son nom, on explique que ses membres posaient des bombes, qu’ils enlevaient des dignitaires et qu’ils ont même tué un ministre.

 

Pas un mot sur la fondation du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), pas un mot sur le Ralliement national (RN), pas un mot sur la fondation du Mouvement souveraineté-association (MSA) et du Parti québécois (PQ). Le récit canadien occulte complètement le caractère éminemment démocratique et progressiste du mouvement souverainiste des années 1960.

La CBC réussit à présenter René Lévesque comme un des acteurs de changement qui ont redéfini le Canada

Le FLQ n’empruntait pas la voie de la démocratie, car ses membres n’y croyaient plus dans le cadre canadien. Ils ont bel et bien utilisé la violence, ce qui était assurément une très mauvaise stratégie. Quoi qu’il en soit, les méthodes du FLQ n’avaient pas l’appui populaire que l’épisode de la CBC semble suggérer. Il s’agissait d’un groupe marginal qui contrastait avec le caractère profondément démocratique de l’ensemble du mouvement.

 

Une fois les événements d’octobre relatés, on passe tout de suite à l’élection de René Lévesque en 1976 et à l’instauration de la loi 101, qui aurait, si on en croit la série, réglé la question linguistique pour de bon au Québec. Bref, la CBC réussit à présenter René Lévesque comme un des acteurs de changement qui ont redéfini le Canada. Si ce n’est pas là un cas grossier de récupération historique, je me demande bien ce que c’est.

 

Ce que la série ne dit pas, c’est que le FLQ a aussi été infiltré en profondeur par les services secrets canadiens, dont les agents ont incité des militants à commettre des actes violents et dont certains ont même posé des bombes directement, dans le but de justifier une répression violente de l’indépendantisme et d’entacher l’image du mouvement. À ceux qui trouvent que cela ressemble à une obscure théorie du complot, je vous invite à visionner le documentaire intitulé La guerre secrète contre l’indépendance du Québec, réalisé par Canal D, ou à lire les sections publiques des rapports des commissions Macdonald et Keable.

 

La propagande canadienne d’aujourd’hui est beaucoup plus subtile que la propagande nazie ou communiste du XXe siècle. Elle ne se caractérise pas d’abord par le martèlement de mensonges faciles à contredire, mais plutôt par la dissimulation de larges pans de vérité et la création de fausses impressions. Que la CBC décide de raconter au monde sa version tronquée de cette « histoire de nous » me choque, mais savoir qu’elle le fait avec l’argent de nos impôts me scandalise encore davantage.

12 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 17 mai 2017 06 h 17

    Propagande!

    Cette rectification des faits devrait être enseignée dans les écoles.

  • André Chevalier - Abonné 17 mai 2017 06 h 22

    Une version française, ça presse!

    Le réseau français de Radio-canada devrait créer sa propre version du «Canada: La vraie histoire»

    • Claude Bariteau - Abonné 17 mai 2017 17 h 08

      Il faudrait plutôt une lecture du Canada avec le Québec comme assise du regard sur l'histoire de ce pays, car Radio-Canada, même en français, ne saurait produire autre chose qu'un diplicata de la version originale en insérant des bémols pour atténuer le ton et les oublis, tous dans la pespective canadienne de l'heure.

  • Jean Lapointe - Abonné 17 mai 2017 07 h 55

    Moi elle me révolte.

    «Que la CBC décide de raconter au monde sa version tronquée de cette « histoire de nous » me choque, mais savoir qu’elle le fait avec l’argent de nos impôts me scandalise encore davantage.» (Sol Zanetti)

    Moi aussi. Mais pire encore elle me révolte. Ce n'est pas uniquement parce que cela est fait avec notre argent mais bien plutôt parce que cela révèle qu' il y encore des Canadians qui veulent maintenir leur domination sur nous. J'espère que tous les Québécois vont ouvrir les yeux et décider de faire quelque chose pour mettre fin à cela. Le mépris n'aura qu'un temps.

    • Gilles Théberge - Abonné 17 mai 2017 11 h 42

      En fait, c'est l'histoire d'eux.

      C'est pas la nôtre n'est-ce pas?

  • Claude Bariteau - Abonné 17 mai 2017 08 h 13

    La guerre nécessite des ennemis et fabrique des héros.


    Lorsque Pierre Elliott Trudeau s'invite au PLC, il entend corriger le laxisme de Lester B. Pearson à l’endroit des demandes du Québec pour que le Canada lui retourne, tel que convenu, des points d’impôt transmis temporairement pour financer l’effort de guerre.

    Ce laxisme, pour Pearson, visait alors à empêcher que les revendications du Québec alimentent une mobilisation en faveur de l’indépendance au moment où l’ONU venait de reconnaître un droit à l’autodétermination externe des peuples colonisés.

    Des provinces canadiennes, seul le Québec exige un retour, l’Ontario s’étant rallié. Il en découle une mobilisation et des changements organisationnels, qualifiés de révolution tranquille, mais aussi des demandes en hausse.

    Pierre Elliott Trudeau et les colombes qui l’accompagne entendent stopper cette surenchère qui bloque la construction nationale canadienne inspirée de la commission Rowell-Sirois. Leur cible devient les activistes promoteurs de l’indépendance et les revendications pour nourrir la souveraineté du Québec.

    L’affrontement de juin 1968 et les enlèvements de 1970 justifient le recours aux mesures de guerre, y compris l’infiltration des groupes activistes alors en cours. Les suites sont le détournement du sens du référendum de 1980 suivi du rapatriement et de la modification de la constitution, dont la résultante est un pas majeur menant à l'encadrement de tout ce qui bouge au Québec.

    Tout s’est passé comme à l’époque des Patriotes. Les historiens canadiens ont retenu l’écrasement militaire de ce mouvement et transformé en héros canadiens les LaFontaine du Québec.

    Aussi allait-il de soi que le FLQ soit ciblé pour justifier le recours à l’armée, aussi d'élever de René Lévesque en homme politique ayant contribué à la construction canadienne alors qu’il voulait renforcer celle du Québec.

    Il ne s'agit pas de subtilité, mais de propos visant l'édification de la nation canadienne, qui révèlent que ce pays demeure en guerre contre le Québec.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 17 mai 2017 11 h 59

      Ce commentaire s'adresse à ceux qui font la mise en page au journal: J'aurais écrit :Pierre E. Trudeau, et les colombes qui l'accompagnent, entend stopper...

    • Claude Bariteau - Abonné 17 mai 2017 14 h 24

      Madame Sévigny, votre formulation est appropriée, mais la faute (accompagne) est la mienne.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 mai 2017 09 h 06

    Pourquoi cette photo n'est-elle pas datée ?

    Merci.