Laxisme et irresponsabilité

Les sinistrés des inondations sont en colère. Les rapports d’inspection, visant les quelque 5000 habitations endommagées, sont produits au compte-gouttes. Dans les zones où les inondations reviennent tous les 20 ans en moyenne, la plupart des propriétaires ne savent pas s’ils pourront reconstruire leur demeure ou si elle sera démolie. Derrière ces drames se cachent des décennies de laxisme et d’irresponsabilité.

Lundi, lors des consultations houleuses sur le projet de décret qui implante des zones d’intervention spéciale (ZIS), les fonctionnaires des ministères des Affaires municipales, de l’Environnement et de la Sécurité publique ont passé un mauvais quart d’heure aux mains de propriétaires mécontents et émotifs. « On veut tous continuer à habiter là où on est. […] On dirait que vous vous êtes juste armés pour nous crisser hors de nos terrains »,s’est insurgé un citoyen qui, en ces mots rapportés par Le Devoir, résumait bien la situation.

Le projet de décret indique qu’un bâtiment ne pourra pas être reconstruit, sauf en de rares exceptions, dans une zone inondable dite 0-20 ans si le coût des réparations des dommages qu’il a subis représente plus de 50 % de sa valeur foncière. Un rapport d’évaluation des dommages doit être produit pour chacune des résidences. Or, après deux mois d’attente, seulement 400 rapports ont été remis aux propriétaires.

La plupart des résidences sont situées à l’extérieur de ces zones inondables. En principe, leurs propriétaires pourraient amorcer leurs travaux, mais souvent, en raison d’une cartographie déficiente, ils ne savent pas s’ils sont visés ou non par l’interdiction de reconstruire. La confusion règne.

Rappelons que, historiquement, nombre de municipalités au Québec se sont érigées au bord de l’eau. Au cours des siècles, des résidences furent construites en zone inondable 0-20 ans ou dans des zones 0-100 ans. On n’hésitait pas, dans les années 1960 et 1970, à remblayer pour agrandir un terrain riverain.

Il faut aussi comprendre que les promoteurs encaissent de juteux profits en vendant des propriétés bordant un cours d’eau. Les municipalités y trouvent leur compte en raison des valeurs foncières nettement plus élevées et des taxes à l’avenant. Il y a eu le cas de Laval avec son maire véreux, Gilles Vaillancourt, qui a encouragé les développements dans des zones inondables, sa propre résidence s’y retrouvant, d’ailleurs. Il faisait la pluie et le beau temps : étrangement, le schéma d’aménagement de sa ville faisait fi des exigences de Québec.

En 2005, le gouvernement s’est doté d’une Politique de protection des rives, du littoral et des plaines inondables (PPRLPI). Cette politique n’a toutefois pas force de loi ; elle n’est pas non plus un règlement. Elle sert de guide aux municipalités dont les schémas d’aménagement sont approuvés par Québec. Or comme la cartographie est déficiente, les schémas d’aménagement le sont également. Le laxisme persiste. Encore une fois, rappelons que les municipalités, à l’instar des promoteurs, ont un intérêt économique dans le développement du potentiel immobilier des rives. Le régime d’impôt foncier les encourage en ce sens.

En cas d’inondation comme celle du printemps dernier, l’essentiel de la note ne va toutefois pas aux municipalités. Trois quarts des frais qu’elles ont engagés seront remboursés par Québec et Ottawa, qui se chargent également d’indemniser les citoyens et les entreprises. Selon certaines évaluations, les deux ordres de gouvernement débourseront la somme record de 350 millions à la suite des crues exceptionnelles. Bref, les municipalités encaissent des impôts fonciers plus élevés en provenance des zones inondables sans assumer le coût associé aux inondations. Un bel exemple d’irresponsabilité érigée en système, à l’heure où l’autonomie municipale est considérée comme une vertu cardinale.

Les changements climatiques viennent compliquer les choses : les crues printanières risquent de s’aggraver, la ligne des hautes eaux de changer, tout comme les contours des zones inondables.

Cet automne, le gouvernement Couillard tiendra un forum sur la gestion des risques liés aux inondations. C’est louable, mais il faut qu’il aille plus loin. Il peut créer une commission qui se penchera sur la gestion et l’exploitation des rives et du littoral ou encore demander au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) de procéder à une étude générique à ce sujet. Dans la foulée, Québec devrait songer sérieusement à revoir la fiscalité municipale qui repose sur l’impôt foncier.

13 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 15 juillet 2017 08 h 40

    Je le répète

    Se construire au bord de l'eau est un luxe, pas une nécessité. Que les propriétaires assument les risques, pas d'indemnisation gouvernementale.

    • Sylvain Auclair - Abonné 15 juillet 2017 10 h 18

      En fait, si les villes permettent ces constructions, ce devrait être à elles d'indemniser.

    • Jacques Patenaude - Abonné 15 juillet 2017 11 h 04

      Les inondés ne sont pas le seuls responsables. S'ils ont une part de responsabilité qu'ils doivent assumé, les municipalités et les gouvernements ont aussi leurs large part de responsabilité. Les propriétaires de résidences ne savaient pas tous les risques qu'ils prenaient. Les zones inondables ne sont pas toutes clairement identifiées. Certains ont été inondés alors qu'ils n'étaient pas dans des zones considérées à risque. La responsabilité est partagée par une foule d'acteurs. Le responsabilité en deviens collective. Je suis d'accord avec la position du gouvernement d'interdire la reconstruction des résidences qui doivent être démolie, Mais mettre la responsabilité sur les seules épaules des inondés est injuste, déjà la perte de leur lieu de résidence est énorme et ils doivent l'assumer mais de là à les punir en refusant tout dédommagement serait une punition excessive. Le laxisme des gouvernements doit cesser. Y mettre le prix je suis d'accord mais ça doit être fait dans un plan d'ensemble et les gouvernements doivent être tenu responsable pour le futur. À nous comme citoyens d'élire des représentants responsables. Ça nous fera une raison de plus de changer de gouvernement. Manifestement les libéraux n'ont rien retenus de ce qui s'est passé à St-Jean-sur-Richelieu ils ne peuvent que se blâmer eux-mêmes. Ce qu'on lit sur la position du maire de Gatineau est inacceptable il faut que cesse ces positions opportunistes.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 15 juillet 2017 08 h 58

    Parle parle jase jase

    À North-Hatley, la MRC de Memphrémagog appuie un projet domiciliaire dans la zone inondable. Il paraît que les promoteurs immobiliers auraient trouvé une nouvelle façon de construire qui satisfait la municipalité, la MRC et le gouvernement provincial. Alleluia!!!

    Vive l'argent et le profit capitaliste comme porteur d'innovation!!!

    Et si ça ne marche pas, le gouvernement québécois paiera la note comme d'habitude, comme la dernière fois avec le gouvernement Charest. Un bel exemple de solidarité de la part des citoyens quand il accepte de subventionner ad nauseam les riverains du Québec.

    Pendant ce temps, sur les bords du beau grand lac Massawippi, les endroits publics pour s'y baigner sont très rares. Il y en a une dans la municipalité de Ayer's Cliff et une dans le village de North-Hatley.

    Au Québec, on parle de changer, puis on laisse ça de même. C'est le principe du changement perpétuel virtuel.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 15 juillet 2017 14 h 21

      J'ajoute que lorsque j'étais inspecteur municipal pour le Canton de Stanstead - cette municipalité étant aussi dans la MRC de Memphrémagog -, je devais faire respecter l'interdiction de construire à l'intérieur d'une bande riveraine de 10,0m. Et si sa pente était de plus de 30%, la largeur de la bande était de 15,0m.

      Aujourd'hui, il m'arrive de marcher dans le village de North-Hatley et je constate que certains chalets/résidences sont quasiment bâtis au dessus de l'eau.

      Est-ce parce que leurs propriétaires, sur demande, peuvent bénéficier d'une dérogation qu'ils appellent «mineure»? Ou bien qu'ils réussissent à obtenir un droit acquis parce qu'un vestige de cabane pour embarcation a été découvert à l'occasion d'une «fouille archéologique» sur le dit terrain?

      Toujours est-il que ça fait travailler des avocats qui arrivent à déceler les maillons faibles de la réglementation municipale. Il faut aussi mettre tout ça dans un hypothétique contexte où des conseillers municipaux seraient flexibles : moyennant quelque tséveudire, ils pourraient ptêtbin que...

      Affaire à suivre.

  • François Beaulé - Abonné 15 juillet 2017 10 h 25

    Tout l'aménagement du territoire est à revoir

    La question de la prévention des inondations et de la responsabilité du gouvernement provincial et des municipalités quand il s'agit d'indemniser les inondés n'est qu'un aspect des problèmes liés à un mauvais aménagement du territoire québécois.

    L'étalement urbain et les coûts, pertes de temps et destruction des milieux naturels qu'il génère sont la conséquence du laxisme gouvernemental dans l'aménagement du territoire. Cet aménagement est géré à la petite semaine alors que cette question est primordiale pour la survie à long terme de l'espèce humaine.

  • Pierre Raymond - Abonné 15 juillet 2017 11 h 27

    Vous rêvez ou quoi !

    Fin des années 40 et début des années 50, au moment d'aller « ouvrir » le chalet d'été, on voyait nombre de chalets et de résidences « les pieds dans l'eau » et on disait déjà que le gouvernement allait interdire toute nouvelle construction dans « ces » zones.
    Je passe parfois le long de ces mêmes chemins et je constate qu'il n'y a plus de chalet et qu'il y a eu prolifération de résidences.

    Il était aussi interdit d'agrandir un terrain à même la rivière et ça aussi ça été fait à outrance en ajoutant bien sûr un muret pour éviter l'érosion.
    Cette pratique a fait qu'il y a de longues parties des berges de nos rivières qui ressemblent plus à des canaux qu'à des rivières.

    Vous croyez vraiment M. Dutrisac que notre honorable premier ministre vas s'attaquer « pour de vrai » au problème des inondations ?

  • Marc Therrien - Abonné 15 juillet 2017 16 h 39

    "On a chacun nos petites misères...."


    "mais faut pas s’en faire un clavaire" chantait allègrement Plume Latraverse.

    Dans notre société organisée par le capitalisme qui carbure aux apparences et en conséquence produit d'innombrables marqueurs d'identité pour les personnes rendues dépendantes du regard de l’autre et qui veulent se distinguer de la masse, la maison au bord de l’eau se situe parmi les plus puissants symboles de réussite sociale. Il semble alors que bien des gens, qui savent difficilement s’habiter du dedans d’abord avant d’habiter tout lieu du dehors, investissent presque tout leur capital affectif dans leur maison afin de satisfaire leurs besoins psychologues, partant du simple lieu sécuritaire pour dormir pour se rendre jusqu’au symbole qualifiant un niveau de vie et un statu social le plus élevé. Ce faisant, on peut comprendre que tout leur monde s’écroule quand la maison disparaît et qu’elles éprouvent ce douloureux sentiment de « n’être plus rien ».

    Quand on fait de la maison un simple endroit où se loger pour ne pas manger, dormir et vivre sa sexualité dehors, la vie devient plus simple et légère. Il y a plein d’autres façons et d’endroits où on peut répondre à ses besoins d’appartenance, d’estime de soi et d’accomplissement. Je me demande comment réagissent les bénéficiaires de l’aide sociale, les chômeurs et les travailleurs à petits salaires lorsqu’ils assistent à cette petite misère des gens d’un statut social plus élevé.

    Marc Therrien