La démente dérive d’Erdogan

Appliquant à l’Europe une stratégie de confrontation aussi délirante que belliqueuse, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, poursuit son projet de « démocrature » à la faveur du coup d’État raté du 15 juillet dernier. Qu’il remporte son référendum constitutionnel le 16 avril prochain et il est entendu que cet exercice dit démocratique se résumera à un sinistre déni de liberté.

De plus en plus étranger à toute conscience démocratique, le président Erdogan a jeté en prison des dizaines de milliers de personnes depuis juillet dernier, mis au pas ou carrément muselé plus de 150 médias et fait organiser pour le 16 avril prochain un référendum destiné à renforcer ses pouvoirs présidentiels de manière à légitimer constitutionnellement son dérapage autoritaire — quoi qu’il en dise.

 

Arrivé au pouvoir par les urnes en 2003 à titre de premier ministre, il s’était fait au départ l’apôtre d’un islam politique compatible avec les libertés fondamentales. On a voulu y croire. La déception est grande, comme il donne aujourd’hui l’impression très nette de devenir, sous le couvert du système de représentation électorale, un dictateur moyen-oriental comme les autres. Ses critiques affirment que le référendum de la mi-avril sera l’exercice de consultation le plus injuste qu’ait connu le pays depuis que la Turquie est devenue une démocratie multipartite, ce qui n’est pas peu dire considérant la chape militaire sous laquelle elle a fonctionné.

 

Alors qu’il joue de la répression en même temps que du respect de la légalité consultative, la victoire du « oui » n’est cependant pas acquise à M. Erdogan, les sondages indiquant que les Turcs sont fort divisés, suivant une ligne de partage des eaux entre la ville et la campagne, sur l’opportunité de lui donner le système présidentiel renforcé qu’il convoite. Il y met donc le prix, élargissant la cabale au cours des deux dernières semaines à des attaques démentielles contre l’Europe, manifestement destinées à faire vibrer à son avantage la corde islamo-nationaliste.

 

On voit déjà depuis au moins deux ans le fossé se creuser entre Ankara et l’Union européenne — une UE à laquelle Erdogan prétend pourtant encore vouloir joindre la Turquie. Il se creuse avec la répression anti-kurde et le rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine, autre homme fort élu. Il a poussé plus récemment la calomnie à des sommets himalayens en dénonçant le « fascisme débridé » de l’Europe et les pratiques « nazies » de l’Allemagne et des Pays-Bas après que des représentants du gouvernement turc, dont le ministre des Affaires étrangères, ont été empêchés de participer à des rassemblements pour le « oui » organisés sur leur territoire à l’intention de la diaspora.

 

Sur le fond, il se trouve que l’Europe a peu de recours, s’agissant de s’opposer concrètement à la dérive autoritaire de M. Erdogan, si tant est qu’elle s’en préoccupe vraiment. D’abord, parce que la Turquie demeure militairement utile à l’Occident dans sa lutte contre le groupe État islamique. Ensuite, parce que l’UE est dépendante d’Ankara pour l’accord sur les migrants et les réfugiés, par lequel l’Europe s’est trouvée depuis un an à freiner leur afflux sur son sol en sous-traitant la gestion du problème à la Turquie.

 

Une entente fragile qu’Ankara ne cesse évidemment, par chantage, de menacer de suspendre, faisant de ces dizaines de milliers de réfugiés les grands perdants oubliés du psychodrame qui s’est tissé entre la Turquie et l’UE.

9 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 20 mars 2017 07 h 50

    La Turquie et l’ÉI

    La Turquie serait militairement utile à l’Occident dans sa lutte contre le groupe État islamique ??? Vraiment.

    La Turquie a favorisé le chaos et l’anarchie en Syrie en étant le lieu de passage de dizaines de milliers de djihadistes allant combattre pour différentes milices islamistes.

    Dans les mosquées fréquentées par les exilés tchétchènes en Turquie — les Tchétchènes sont sunnites — la Turquie a laissé l’Arabie saoudite acheminer des prêches incendiaires, véritables appels au djihad, qui ont transformé cette diaspora en deuxième plus important contingent de mercenaires au sein de l’ÉI (après les Saoudiens).

    La Turquie a également été le lieu de passage de l’équipement que l’Arabie saoudite et le Qatar destinaient à n’importe quel des mercenaires venus combattre Bachar el-Assad, dont ceux de l’EI.

    Et c’est grâce à cette manne qu’Al-Qaida en Irak, au bord de l’extinction, s’est refait une jeunesse en Syrie, a fait scission avec Al-Qaida et est devenu l’ÉI.

    La Turquie n’a eu de cesse de bombarder les Kurdes syriens, ceux-là mêmes qui s’opposaient le plus efficacement à l’ÉI.

    C’est en Turquie que les miliciens de l’ÉI qui opéraient près de des frontières turques allaient se faire soigner quand ils étaient gravement blessés.

    Mais il est vrai que dernièrement, afin d’éviter que les Kurdes fassent jonction au sud de ses frontières, la Turquie a aidé à nettoyer la partie de la province d’Alep occupée principalement par Al-Qaida (et un peu l’ÉI). Et ce, pour éviter que l’épuration ethnique (dont personne ne parle) ait pour effet de chasser les Turcophones syriens de leurs villages.

    C’est donc dommage que cet éditorial qui dénonce de manière appropriée la dérive autoritaire d’Erdogan soit gâchée à la toute fin en essayant, encore cette fois, de nous faire avaler cette couleuvre que le Devoir nous sert depuis six ans au sujet du rôle sopposément bénéfique de la Turquie dans cette guerre.

    • Pierre Robineault - Abonné 20 mars 2017 10 h 18

      Oh que je suis heureux de vous avoir lu! Je suis un abonné à la chaîne européenne Arte, et en particulier à ses essentiels reportages. Tout ce que vous venez de nous transmettre est on-ne-peu-plus vrai de réalité quant au comportement de la Turquie sous Erdogan. Je me suis demandé jusqu'à ce matin même comment il se faisait que mon quotidien favori semblait n'en savoir presque rien. C'était à croire que sa source principale sur la Turquie venait des média américains et de leurs politiciens qui gardent malgré tout l'espoir que ce pays malheureux puisse retrouver son rôle de tampon factice face au Moyen-Orient.
      Je vous en sais donc gré, monsieur Martel, et que tous et toutes personnes intéressées découvrent enfin les reportages de Arte que l'on peu visionner sur internet durant le weekend ainsi que leur téléjournal quotidien, à chaque jour de la semaine.

    • Clermont Domingue - Abonné 20 mars 2017 12 h 03

      Merci beaucoup monsieur Martel, votre intervention m'éclaire.

      Dans quelle mesure les guerres des Bush ont-elles contribué à créer les massacres dont nous sommes témoins?

    • Raymond Labelle - Abonné 20 mars 2017 14 h 22

      Une chance que vous êtes là pour nous apporter cet éclairage M. Martel.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 20 mars 2017 16 h 21

      Clermont Dominique écrit : « Dans quelle mesure les guerres des Bush ont-elles contribué à créer les massacres dont nous sommes témoins? »

      Toutes les guerres sont des boucheries mais, malheureusement, elles sont parfois nécessaires.

      On ne peut juger les guerres des Bush de manière égale.

      L’invasion de l’Irak au Koweït (destinée à renflouer les coffres de l’Irak appauvris par la guerre Iran-Irak) justifiait la guerre _limitée_ de Bush père contre Saddam Hussein. L'invasion de l'Irak au Koweït menaçait l'Arabie saoudite. Les Américains n'avaient pas le choix d'autant plus que la dictature saoudienne finançait une bonne partie des opérations.

      Les attentats du 11 septembre 2001 étaient un casus belli. Les États-Unis devaient absolument répliquer en détruisant les camps d’entrainement d’Al-Qaida en Afghanistan. Donc la première guerre de Bush fils se justifiait. Par contre, j’ai toujours été contre l’occupation militaire occidentale qui en a suivie.

      La deuxième guerre de Bush fils (en Irak, cette fois) était une immense erreur. Son but était de libérer le pétrole irakien de l’embargo dont il était l’objet et contribuer ainsi à réduire le prix international du brut (au bénéfice des économies énergivores comme celle des États-Unis).

      Le renversement de Khadafi en Libye et la guerre en Syrie sont postérieurs aux Bush.

      Pour répondre donc à votre question, il est clair que les Américains portent une lourde responsabilité quant aux centaines de milliers de morts résultant du chaos et de l'anarchie qu'ils ont semés dans cette partie du monde.

      Ceci étant dit, on ne doit pas minimiser le rôle de la propagande haineuse financée dans les pays musulmans par la dictature saoudienne. Cette partie du monde sera instable tant que cette dictature ne sera pas renversée.

  • Clermont Domingue - Abonné 20 mars 2017 11 h 41

    Erdogan et les autres.

    Pour bien voir l'autre, il faut le regarder avec ses yeux et non les nôtres.

    Comme el-Assad, Erdogan a été témoin du sort réservé à Saddam Hussien, Kadafi ,Moubarak, Ben Ali et leurs pays.

    Erdogan dirige (règne) un grand pays de quatre-vingt millions d'habitants. Il connait les tensions de toutes sortes qui risquent de faire tout éclater. On comprend qu'il ait des moments de panique. Il aime son peuple et cherche à le garder uni. Il essaie de garder la stabilité de son pays comme l'Europe essaie de garder la sienne.

    Dans notre regard, la démocratie est un bien absolu, mais la paix lui est supérieure et la dictature tue moins d'innocents que la guerre.

    • Daniel Vézina - Abonné 20 mars 2017 12 h 35

      Tout est relatif en ce qui a trait à "tuer" des gens.

      Quand une dictature enferme sans aucune raison valable des milliers d'être humains pour les faire taire, et qu'ensuite, tu assois ton régime sur l'ignorance, la peur et la désinformation, c'est un peuple tout entier que tu "tues" à petit feu...

    • Clermont Domingue - Abonné 20 mars 2017 13 h 56

      Monsieur Vézina, moi aussi j'aime mieux la liberté.Je constate toutefois que la dictature se limite généralement à un territoire.

      Quant à la guerre, elle peut s'étendre.J'ai connu ( 39-45)et j'ai entendu parler de (14-18). De deux maux, je choisis le moindre.

  • Daniel Gagnon - Abonné 21 mars 2017 11 h 14

    Chacun dans ce jeu dépend de tout le monde

    On sait bien que les exagérations de Recep Tayyip Erdogan et ses empiétements d'autorité sont d'un dirigeant qui joue ses cartes en faisant chanter l'UE et aussi en se rapprochant de Monsieur Poutine et de la vague populiste menée par l'amie de Poutine, Marine Le Pen.

    Détruire l'UE est le slogan, et si on y arrive, la boucle sera bouclée avec le Brexit et les plans de démantèlement de Donald Trump.

    Le clan des jaloux et des envieux de l'UE sera content. On pourra se mettre à table après l'avoir dépecée.