Le bébé et l’eau du bain

Posée une première fois lors de l’affaire Claude Jutra, la question retentit aujourd’hui de plus belle : faut-il séparer l’art et l’artiste ? Sachant maintenant que l’agression sexuelle est aux plateaux de tournage et aux salles de maquillage ce que le vent est à l’automne, souvent déchaîné, faut-il faire la différence entre l’artiste qui nous éblouit et l’homme qui, à la suite de révélations faites sur son comportement, nous horripile ? Faudrait-il jeter le bébé avec l’eau vachement sale du bain ?

Je me souviens d’un professeur de littérature qui nous sermonnait là-dessus. Il ne fallait surtout pas s’attarder aux travers personnels des grands écrivains, disait-il. Peu importe si l’un zyeutait les petites filles ou si l’autre volait à l’étalage, il fallait s’en tenir uniquement à l’oeuvre. C’était l’époque où, quel que soit le défaut, puer de la bouche ou battre sa femme, on avait tendance à assimiler tout ça à une espèce de turpitude intérieure dont le « génie créateur » serait, c’est bien connu, pétri.


 

Roman Polanski, accusé en 1977 du viol d’une fille de 13 ans, et Woody Allen, écorché en 1993 par les allégations d’agression sexuelle de sa fille adoptive, Dylan Farrow, ainsi que par son union avec sa belle-fille Soon-Yi Previn, ont tous deux bénéficié de ce mur de Chine entre l’art et l’artiste. Ils n’ont pas eu à payer professionnellement pour leurs écarts de conduite personnels. Le mythe du grand homme, du brillant artiste, a longtemps eu le dos large. Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui.

S’il y a une chose qui ressort de l’avalanche d’inconduites sexuelles, présumées ou reconnues, de Harvey Weinstein à Sylvain Archambault, c’est que cette notion jupitérienne de « génie créateur » ouvre la porte à toutes sortes d’abus, notamment auprès de jeunes nymphes, femmes ou hommes attirés vers les firmaments. Depuis toujours, les « grands talents » ont la permission de tout bouleverser, y compris la paix d’esprit de ceux qui les entourent et l’intégrité physique de ceux et celles qu’ils convoitent. Mais il y en a marre. Des centaines de dénonciations, dont on n’a pas encore vu la fin, ont eu la peau de cette idylle mal barrée, de cette idéalisation perverse de l’esprit créateur et des passe-droits qui en découlent.


 

Mon prof de littérature serait parfaitement scandalisé de voir qu’aujourd’hui la distinction entre l’art et l’artiste ne se pose même plus. Évidemment, il est plus facile de faire la part des choses quand l’artiste est mort depuis quelques siècles ou même quelques décennies. Quand l’oeuvre a survécu à l’homme, c’est bien le signe que la création dépasse celui qui l’a créée. N’empêche que les dégringolades vertigineuses des dernières semaines dénotent une différence notoire entre le traitement réservé encore récemment à Roman Polanski et à Woody Allen et les mises au ban radicales auxquelles on assiste aujourd’hui.

On peut d’ailleurs se demander si le retour du balancier n’est pas, dans certains cas, exagéré. Fallait-il vraiment que Ridley Scott refasse les scènes de son dernier film (All the Money in the World) afin d’effacer la brebis galeuse Kevin Spacey du portrait ? Qu’on décide, dans la foulée des révélations troublantes au sujet de l’acteur, de ne pas lui remettre le prix qu’on lui destinait, soit. Il faut bien qu’il y ait un coût à se croire tout permis. Mais après des siècles de laisser-faire vis-à-vis de tels comportements, après une indifférence manifeste vis-à-vis des victimes de ces mêmes comportements, un tel empressement à soudainement « laver plus blanc » est lui-même suspect. Se soucie-t-on vraiment de probité et d’éthique ou est-ce bêtement la peur de perdre au box-office qui justifie cette guillotine ?

Je m’attarde à Kevin Spacey, un des grands acteurs de la scène contemporaine, parce qu’il illustre le mieux ce qui est en jeu ici : la perte de quelque chose de précieux, précisément ce qui préoccupait mon vieux prof. Les films de Claude Jutra, comme ceux de Harvey Weinstein, vont survivre aux scandales. Et c’est tant mieux. L’industrie de l’humour aussi. Sous les auspices du nouveau Festival de rire de Montréal, il y a raison de croire qu’il ne s’en portera que mieux. Dans le cas de Kevin Spacey, le prix est à la fois personnel et professionnel. Or, on a beau le remplacer, ou simplement l’éliminer, on va s’en ennuyer.

La prise de conscience qui s’opère en ce moment est cruciale, voire révolutionnaire. Mais comme toute révolution, elle peut parfois faire grincer des dents.

19 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 15 novembre 2017 07 h 35

    Turpitude.

    Votre texte,comme l'agitation des dernières semaines, me ramène aux conférences spirituelles du père Napoléon Pépin,au séminaire. Le vieux chanoine (boss des directeurs de conscience) nous parlait de pollution nocturne. C'était une éjaculation plus ou moins consciente survenant pendant le sommeil. L'important à retenir, c'est que ce n'était pas péché.

    Je pense que le sexe retourne lentement à ses vieux interdits:ne désirez pas, ne regardez pas, ne touchez pas.

    Sommes-nous en train de devenir musulmans, ou avons-nous peur de la vie à cause de la pollution?

    • Johanne St-Amour - Abonnée 15 novembre 2017 11 h 06

      M. Domingue, il n'est pas question de sexe ici, mais d'agressions: vous confondez désirs et agressions. Ce dont Jutra, Weinstein, Allen et autres ont été accusés ou soupçonnés. Désolant!

      Par ailleurs, la question de Francine Pelletier est faut-il séparer l'art de l'artiste? Comme le disait son prof de littérature. Le moins que l'on puisse dire c'est que ces agresseurs, eux, ne l'ont pas fait et ont utilisé leur notoriété artistique et leurs prestations artistiques souvent pour agresser. Pourquoi devrions-nous séparer l'art et l'artiste, alors qu'eux n'ont pas pu le faire?

    • Clermont Domingue - Abonné 15 novembre 2017 17 h 39

      Madame St-Amour,j' ai intitulé mon texte: Turpitude. Moi aussi, je me désole pour ces femmes agressées comme je me désole pour ces femmes et ces enfants assassinés par nos guerres insencées.

      Je crois que dans une agression sexuelle, il est question de sexe et de pouvoir. Je m'interroge sur les façons de diminuer ces comportements répréhensibles.Sous sa burka,une femme est-elle protégée? En tous cas,on ne la voit pas,on ne la désire pas et on n'a pas envie de la toucher.

      Je ne souhaite pas revenir à l'époque où les femmes devaient cacher leurs attraits. Toutefois,je conseille la prudence, car le verni du civilisé est souvent mince.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 16 novembre 2017 15 h 28

      @M. Domingue

      Je ne suis pas certain de comprendre, surtout après avoir lu les "éclaircissements" offerts à Mme. St-Amour. Vous mélangez droit, morale et religion, sans les articuler, mais cette confusion n'est pas le pire.

      Plus gravement, vous associez dans vos deux commentaires les agressions et la sexualité, ce qui démontre votre incompréhension de la chose, et vous insinuez ainsi une certaine "naturalité" de la violence, la comparant à la pollution nocturne condamnée par les curés de jadis.

      Au lieu d'emmêler la réflexion avec la référence à la burqa, demandez-vous pourquoi ce qui relève du droit n'est dans certains cas pas appliqué. Ça évitera les mauvaises interprétations....

    • Clermont Domingue - Abonné 17 novembre 2017 06 h 48

      Monsieur Théberge,je regrette que ma pensée vous apparaisse nébuleuse.Merci de me le signaler.

  • Gaston Bourdages - Abonné 15 novembre 2017 08 h 14

    À vous lire madame Pelletier que je remercie...

    ....s'est développée en moi la quasi certitude de l'existence de la Bête dans l'Homme tout comme celle de son antonyme dont j'ai, en vain, cherché l'exacte description. L'être humain, dans son imparfaite humanité, est tellement capable de beau et de laid, de grandeurs et de petitesses, de générosités et d'égoïsmes. Bref, de cette implacable dualité. Tous les noms que vous mentionnez en sont de très beaux modèles.

    La grande, très grande perdante dans ces scandales est cette toute aussi grande dame qu'est la dignité humaine. La dignité des victimes, la dignité des auteurs et notre dignité à nous toutes et tous. Je suis d'avis que cette même dignité en « arrache » passablement par les temps qui courent.
    Il y a peut-être des rendez-vous de consciences qui sont ratés....?
    Sans prétention,

    Gaston Bourdages
    Auteur de « Conscience....en santé ou malade ? »

  • Claude Therrien - Abonné 15 novembre 2017 09 h 13

    L'oeuvre persiste et c'est tant mieux

    Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline livre génial s'il en est un a survécu à l'auteur accusé à raison d'anti-sémitisme.

    Un être pédant qu'était cet écrivain. On n'a qu'à parcourir ses entrevues sur Youtube. Son oeuvre a survécu malgré tout et c'est une chance pour nous. Mais l'homme a payé très cher pour ses propos. Justice fut rendu et l'histoire n'en conserve que le grand talent de l'auteur. C'est bien non? Ne ménageons pas la chèvre, mais le chou nous appartient.

  • Solange Bolduc - Abonnée 15 novembre 2017 09 h 41

    Il fallait se taire, se terrer comme un animal...

    Aujourd'hui certains dénoncent ces abus, d'autres ont encore peur de le faire, ou ont tenté de le faire et on ne les a pas cru! Dénoncer ou ne pas dénoncer le mal est fait, et très profond, ce mal ...

    Et le pire chez les abuseurs, je crois, c'est l'hypocrisie ! Les «abusé(e)s cernent l'image de ces hypocrites qui présentent leur saleté sous l'image d'un homme de pouvoir: curés, producteurs, artistes de tout genres ou politiciens.

    Il existe aussi des femmes «abuseures», mais c'est moins visible, moins violent au plan physique, au plan psychologique, pas certaine? Et comme nous vivons encore sous un régime patriarcal, malgré l'avancée des femmes de pouvoir, il n'en demeure pas moins, que l'abuseur est le plus souvent de sexe masculin.

    J'ai assez connu d'hommes dans ma vie pour dire que la majorité des hommes ne sont pas ces hypocrites qui tentent d'abaisser la femme, de la soumettre de manière aussi perverse. Au Québec en tous les cas, en France, même en Grèce!

    Il existe de bonnes personnes chez les hommes, et de mauvaises personnes chez les femmes. Ne nous y trompons pas : de l'hypocrisie, de l'autoritarisme en masse dans les deux cas, en nombre inégal quand il s'agit d'abus sexuels !

    Dénoncer ces abus est important, mais le plus important est d'apprendre à discerner le vrai du faux, ne pas avoir peur de perdre en refusant cette forme de perversion! Apprendre à dire non à ces abominables personnages sans scrupule nous rend fort ou forte, mais ça marque quand même parce que la société est remplie de trublions infectes !

  • Andrée Phoénix-Baril - Abonnée 15 novembre 2017 10 h 11

    Le bien, le mal! l'éthique!

    Je suis tout a fait d'accord avec vous, au risque de me faire lapider, sur twitter.
    mais surtout d'accord quand vs dites que c'est un scandal et grave ce que ces hommes
    se permettent sauf que leurs oeuvres demeurent et devraient être séparés des personnes coupables.

    Andrée Phoénix-Baril