Les bobards de Michel Onfray

Michel Onfray a beaucoup de lecteurs et d’admirateurs, au Québec et ailleurs. Cela se comprend. Le philosophe français a du nerf, du front, du style et un évident charisme médiatique. Or, en matière de rigueur et de bonne foi, le penseur ne brille pas par son exemplarité.

 

Son Traité d’athéologie (Grasset, 2005), par exemple, présentait Hitler comme un chrétien convaincu et avançait que le nazisme était compatible avec le christianisme, afin de discréditer ce dernier. Cette thèse délirante, pulvérisée par la théologienne Kathleen Harvill-Burton dans Le nazisme comme religion (PUL, 2006), a été, pour moi, la goutte qui a fait déborder le vase. Avant, j’aimais lire Onfray. Depuis, je reçois tout ce qu’il écrit avec de très grosses réserves. Souvent divertissant, l’essayiste, en effet, n’est pas fiable.

 

Professeur d’histoire du christianisme antique à la Sorbonne, Jean-Marie Salamito en arrive à la même conclusion. Après avoir lu Décadence. De Jésus à Ben Laden, vie et mort de l’Occident (Flammarion, 2017), la récente somme d’Onfray, l’historien confiait au magazine La Vie, en mai 2017, que 80 % des affirmations du philosophe concernant le christianisme des origines sont inexactes ou fausses.

 

Scandalisé par tant d’hostilité et d’ignorance, Salamito, qui n’a rien d’un polémiste, a résolu de ne pas laisser passer les élucubrations du philosophe. Son Monsieur Onfray au pays des mythes. Réponses sur Jésus et le christianisme (Salvator) relève de l’exercice de salubrité intellectuelle.

 

Jésus : mythe ou vérité ?

 

Depuis des années, Onfray va répétant que Jésus de Nazareth n’a jamais existé. Pourtant, note Salamito, « à l’échelle mondiale, l’existence historique de Jésus fait de nos jours l’objet d’un consensus dans le public et, plus encore, chez les spécialistes de l’Antiquité, du Nouveau Testament et des origines chrétiennes ».

 

Les sources citées par le philosophe pour nier l’existence de Jésus sont dépassées, explique Salamito, ou douteuses. Onfray rejette les Évangiles canoniques, « les sources les plus fiables et les plus précises sur Jésus », écrit l’historien, pour leur préférer des écrits apocryphes déconsidérés par les spécialistes.

Il faut le dire une dernière fois, c’est la théorie de la non-existence de Jésus qui est un mythe. C’est même, par contraste avec la richesse des recherches philologiques, historiques et archéologiques sur le judaïsme antique, le Nouveau Testament et les origines chrétiennes, une sorte de régression intellectuelle.

 

De plus, le portrait de Jésus que trace Onfray ne tient pas la route. Pour appuyer sa thèse selon laquelle Jésus serait un personnage imaginaire, un mythe, le philosophe affirme que les écrits le concernant le dépeignent sans corps, comme un concept plus que comme une personne. Une simple lecture des Évangiles canoniques permet pourtant de découvrir un Jésus qui mange et boit — on le traite de glouton et d’ivrogne —, qui dort et qui pleure. Onfray les a-t-il lus ? Pour Salamito, « c’est la théorie de la non-existence de Jésus qui est un mythe ».

 

Salir le christianisme

 

L’historien ne cache pas son irritation devant les grossièretés débitées par Onfray. Spécialiste de saint Augustin, Salamito n’en revient pas de lire, dans Décadence, que l’auteur des Confessions aurait été un évêque animé par de fortes ambitions politiques, voire un homme violent. Le philosophe, accordons-lui cela, reprend là des thèses formulées par certains spécialistes du personnage. Augustin, réplique toutefois l’historien, a cultivé sa vie durant « la pauvreté monastique », n’a justifié que des guerres défensives et détestait la violence. Il faut dire que, pour Onfray, même Jésus justifie la violence en chassant les marchands du Temple !

 

Onfray, au fond, ne veut pas, comme il le prétend, comprendre ; il dit n’importe quoi — Paul souffrait d’impuissance sexuelle, Jean le Baptiste n’a jamais existé, le christianisme est nécessairement antisémite —, sans preuve, sans justification, pour salir le christianisme. De nos jours, malheureusement, cela suffit pour faire recette.

 

Salamito sait bien qu’en matière de notoriété et de flamboyance, il ne fait pas le poids devant Onfray. « Vous êtes une star, je suis un tâcheron de la recherche et de l’enseignement, lui écrit-il. Vous êtes un homme des médias et moi du quotidien. » Il relevait néanmoins de son devoir, précise-t-il, non pas de défendre le christianisme dans la position du croyant, ce qu’il est aussi, mais de faire oeuvre d’historien dans ce débat.

 

« Il existe, écrit Salamito, un socle de connaissances que n’importe qui peut admettre, et à partir duquel chaque conscience peut bâtir en toute liberté des interprétations. C’est ce socle, ce bien collectif, que Décadence met en péril. » Il fallait répliquer. L’historien, sans compromis mais sans hargne, a bien fait son travail.

L’éducation humaniste croit en la capacité qu’a l’être humain de se transformer lui-même s’il plonge ses racines dans un sol riche qui nourrit son esprit, son cœur et son âme: contact avec les grandes œuvres, les grandes idées

54 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 5 septembre 2017 08 h 11

    Après tout, il y a eu des guerres de religion dans l'histoire.

    Je cite : «Son Traité d’athéologie (Grasset, 2005), par exemple, présentait Hitler comme un chrétien convaincu et avançait que le nazisme était compatible avec le christianisme, afin de discréditer ce dernier.» À peu près n'importe quoi peut être compatible avec une religion, tout dépendant de l'interprétation qu'on en fait.

    Ce que sont ses bobards, c'est l'interprétation qu'on en fait. Que ce soit le Vatican, le Pape, la religion ou n'importe quelle religion, ça ne met pas à l'abri les croyants des interprétations fumeuses. En bref, la goutte qui a fait déborder le vase, c'est celle de vos croyances. Michel Onfrey n'est pas à l'abri, comme nous tous d'erreur d'interprétation ou d'être mal interpréter.

    Je cite : «Son Traité d’athéologie (Grasset, 2005), par exemple, présentait Hitler comme un chrétien convaincu et avançait que le nazisme était compatible avec le christianisme, afin de discréditer ce dernier.» À peu près n'importe quoi peut être compatible avec une religion, tout dépendant de l'interprétation qu'on en fait.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 6 septembre 2017 10 h 12

      Des bobards nous dit M. Cornellier. Mais que désavoue-t-il exactement?

      Louis Cornellier reproche-t-il à Michel Onfray d'être un athée «hard», d'être théophobe (Onfray a également descendu l'islamisme et le judaïsme) de ne pas croire au Jésus «historique» et ainsi ébranler ses assises personnelles?

      Michel Onfray athée? Mais ce n'est un secret pour personne!
      À la différence d'un Compte-Sponville, également athée mais beaucoup plus nuancé, Onfray de plus est un libre-penseur, dans le sens le plus noble du terme.

      Puisque rien ne peut prouver quoi que ce soit, et puisque la foi est une opinion, une conviction, un dogme, pas un savoir tel que l'entend la raison, rien n'est plus menaçant que l'incertitude. Alors, beaucoup font comme si cette éventualité n'existait pas.

      D'autre part, M. Salamito me semble d'un dogmatiste jésuitique accompli lorsqu'il dit «qu'à l’échelle mondiale, l’existence historique de Jésus fait de nos jours l’objet d’un consensus dans le public [sic] et, plus encore, chez les spécialistes de l’Antiquité, du Nouveau Testament et des origines chrétiennes». Mais c'est d'une évidence évidente car, extrêmement rares sont les modernes Celse qui se lancent, ou se sont lancés, dans l'exégèse biblique pour infirmer tel ou tel soi-disant «expertise» chrétienne!

      Personnellement j'apprécie mieux du Onfray que du Salamito. Pour paraphraser Thomas d'Aquin, qui disait craindre «l'homme d'un seul livre», entendu qu'il peut être un redoutable adversaire, je crains l'homme d'une seule certitude car cet homme demeure fermé et obtus à toutes les incertitudes.

      Permettez-moi d'ajouter, pour plus de compréhension, que la libre-pensée s'est constamment opposée aux églises et autres chapelles pour se constituer. Les églises chrétiennes se sont toujours prétendues gardiennes des valeurs temporelles et spirituelles. S'affranchir de celles-ci demandait d'énormes sacrifices au plan de la liberté individuelle, au risque même de la vie.

      L'obscurantisme, tous les obscurantistes, ont besoin de préalables pour s'exprimer: premièrement une certitude, une foi inébranlable que rien ni personne ne saurait ébranler et un désir tout aussi inébranlable de propager cette conviction à tous et chacun, même à ceux qui n'en veulent pas.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 septembre 2017 13 h 11

      "Mais que désavoue-t-il exactement?"

      Entre autres, la théorie complotiste de Omfray comme quoi l'existence de Jésus est une pure fiction. Renversons le fardeau de la preuve. Des petits exemples: on pourrait en rajouter.

      Qui a inventé cette fiction et pourquoi? D'autant plus que d'avoir un Dieu crucifié pour crime politique n'est pas la meilleure fiction pour faire des adeptes dans l'Empire. Pourquoi ceux qui ont créé cette fiction se sont-ils rendus la vie si difficile? Et, encore une fois, pourquoi avoir créé cette fiction?

      L'occupation romaine était un défi théologique pour les judaïsmes de l'époque (quoi, le peuple élu occupé par des païens?). Hautement probable qu'on ait vu cela comme un signe de la fin des temps pour beaucoup de Juifs, avec arrivée imminente du Messie, libérant Israël des Romains. Hautement probable que les Romains ne niaisaient pas trop avec ça et exécutaient les prétendants au titre. La crucifixion était le châtiment prévu pour les crimes politiques. Mettre l'inscription "Roi des Juifs" comme motif de condamnation par dérision était parfaitement conséquent avec la logique d'exemple. Pourquoi ce "hautement probable" devient-il soudain de la pure fiction pour Omfray?

      Je ne dis pas que tout est vérité d'Évangile dans les Évangiles - mais peut-être est-on parti de quelque chose de réel? Pourquoi, comme Omfray, exclure d'office toute possibilité de réel dans les Évangiles?

      Le fardeau de preuve de Omfray est très lourd, eu égard au caractère fantastique des prétentions de sa thèse.

    • Raymond Labelle - Abonné 6 septembre 2017 13 h 36

      "Mais que désavoue-t-il exactement? "

      Entre multiples choses, d'associer le christianisme au nazisme, ce qui est aussi faux que gravement diffamatoire.

  • Jean Lapointe - Abonné 5 septembre 2017 08 h 20

    Onfray c'est un fumiste.

    «Onfray, au fond, ne veut pas, comme il le prétend, comprendre ; il dit n’importe quoi » (Louis Cornellier)

    C'est toujours ce que j'ai pensé de lui. Onfray est tellement sûr de lui qu'il s'imagine qu' il n'y a personne qui puisse lui apprendre quelque chose.

    Pour moi c'est un fumiste, mais un fumiste très talentueux. Je ne comprends pas comment il se fait qu' il soit aussi lu et admiré.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 5 septembre 2017 10 h 37

      Vous avez raison Onfray est un fumiste qui dit n'importe quoi, qui trafique la vérité pour faire parler de lui. Je trouve curieux que se présentant comme un athée et comme un antichrist avéré, ils sentent le besoin constant de parler de religion, de l'Église, de Jésus, des Évangiles tout en vantant les charmes de l'Islam...Il est contre tout ce qui concerne la religion, mais il sent le besoin d'en parler constamment...La religion semble lui demanger quelque part...C'est son droit de ne pas croire, mais en tant que philosophe engagé il n'a pas le droit de trafiquer la vérité, ni de travestir les faits historiques, ni de dire n'importe quoi...S'il veut parler et discourir qu'il le fasse en toute connaissance de cause, non comme un romancier de science fiction...Chose sûr s'il cherche à détruire le fait religieux dans l'humanité, il devra s'y prendre de bonne heure...Il ne pourra non plus détruire aussi facilement 2000 ans d'histoire chrétienne...Je crois qu'il est frustré de ne pouvoir être devenu un religieux...Il essaie de démolir ce qui le tenaille depuis fort longtemps...

    • Pierre Robineault - Abonné 5 septembre 2017 10 h 40

      Lu par vous-même aussi, si je vous ai bien compris.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 5 septembre 2017 15 h 00

      Oui, je l'ai lu par curiosité et j'ai écouté ses nombreux vidéos sur youtube dans le but d'avoir une autre version du phénomène Jésus, et il n'a fait que me convaincre de la véracité de mes croyances, au lieu des détruire...C'est bien pour dire, hein ! Parfois les diableries ne font que confirmer l'existence du contraire...

  • Pierre St-Amant - Abonné 5 septembre 2017 08 h 26

    Historien contre polémiste?

    Vous nous présentez M Salamito comme étant un historien objectif qu'il faudrait croire sur parole. Mais M Salamito est lui-même un personnage médiatique, déjà impliqué dans d'autres polémiques face à des auteurs critiques de la vision chrétienne de l'histoire. Il est aussi impliqué dans la lutte contre le mariage homosexuel et pour la défense des valeurs chrétiennes. Un militant, quoi. Bien sûr c'est son droit. Il peut aussi, du même coup, être historien. Comme Michel Onfray est philosophe. Mais SVP parlez des faits plutôt que de prétendre opposer le l'historien au polémiste.

    • Victor R. Aubry - Abonné 5 septembre 2017 12 h 06

      En somme, vous présentez Onfray comme un philosophe objectif et Salamito comme un polémiste non crédible du seul fait qu'il soit chrétien, même s'il est historien. Plutôt que de suggérer à Louis Cornellier de "parler des faits", vous devriez d'abord lire ces deux auteurs.

      Votre pensée rejoint celle de millions d'américains qui prêtent foi aux mensonges de Donald Trump et nient les "fake news" des médias.

    • Hermel Cyr - Abonné 5 septembre 2017 14 h 13

      D'accord avec M. Aubry.

      J’ajouterai que l’un des avantages de l’histoire sur la philosophie est qu’il est plus difficile de divaguer en histoire. L’historien n’avance pas la tête avant les pieds : pour un jugement de valeur en histoire, il faut 99 faits avérés et vérifiés. C’est peut-être pourquoi le discours philosophique a plus aisément prise sur l’auditoire que le discours historien. Un historien qui parle à travers son chapeau sera bientôt rabroué, faits à l’appui; alors qu’un philosophe peut faire beaucoup de chemin dans le vague et les sophismes avant qu’on ne lui dise qu’il est dans le champ.

      Voici pourquoi le flou artistique des postmodernes (l’idée que tout se vaut) a beaucoup de mal à passer par l’histoire, mais emprunte facilement un certain discours philosophique, plus perméable aux modes et moins exigeant envers la réalité des choses, je pense.

      Toutefois, même s’il s’agit d’histoire, l’esprit critique doit toujours rester en éveil.

  • Bernard Terreault - Abonné 5 septembre 2017 08 h 36

    N'importe quoi pour vendre son livre

    Ce Onfray a trouvé ce moyen douteux pour gagner grassement sa vie. J'ai beau être agnostique, pourquoi douter que Jésus ait existé et ait été un prophète charismatique au même titre que Siddharta Gautama (le Bouddha), Mahomet ou Martin Luther. On peut penser, en rationaliste moderne, que c'était un illuminé en se croyant fils de Dieu, ou que ce sont ses disciples, entre autres les quatre évangélistes, qui ont "embelli" l'histoire en le faisant fils de Dieu, il n'y a pas de doute sur son existence, et un hmaniste moderne peut admirer au moins une partie de son message.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 septembre 2017 08 h 59

    Un livre à lire

    Onfray est toujours vivant, parce que les chrétiens sont tolérants. Mais imaginez un Onfray anti-islam, qui remettrait en question plusieurs «vérités» transmises au Prophète. Il serait mort depuis longtemps.

    • Sylvain Auclair - Abonné 5 septembre 2017 14 h 47

      À ce que je sache, Christoph Luxenberg est toujours vivant. Il se cache certes derrière un pseudonyme, mais n'empêche que ce qu'il écrit remet en cause le sens et l'origine du Coran.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 septembre 2017 16 h 54

      Luxenberg n'est pas mort, mais s'il n'avait pas utilisé un pseudo, peut-être le serait-il aujourd'hui. Onfray n'a pas eu besoin de faire cela.

      Cela dit, les thèses de Luxenberg ne sont pas du même ordre que celles d'Onfray.

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Christoph_Luxenberg

    • Pierre Samuel - Abonné 6 septembre 2017 08 h 16

      @ Sylvio Le Blanc :

      ...ou frappé d'une fatwa lancé contre lui par l'ayatollah Khomeyni comme Salman Rushdie depuis 1989, n'est-ce pas ?

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 6 septembre 2017 12 h 53

      Ou comme la fatwa émise contre Joseph Fadelle, Irakien musulman converti au catholicisme, et racontée dans «Le Prix à payer». (Wikipédia.)