Marc pour l’action

Dans son Dictionnaire amoureux de la Bible (Plon, 2009), le romancier Didier Decoin, fidèle en cela à une opinion répandue, présente l’Évangile de Marc comme le plus court, le plus ancien « et le moins raffiné sur le plan littéraire ». Que cet évangile, avec ses 11 000 mots, soit le plus court des quatre dits canoniques est incontestable. La thèse de son antériorité s’est imposée au XIXe siècle, mais elle demeure sujet à débat. Dans son Jésus, l’historien Jean-Christian Petitfils la conteste et place l’Évangile de Marc après ceux de Matthieu et Luc et avant celui de Jean, considéré par nombre d’écrivains et de philosophes comme le plus achevé sur le plan littéraire.

 

L’écrivain italien Sandro Veronesi, qui adhère à la thèse de l’antériorité de l’Évangile de Marc, vient toutefois bousculer les jugements littéraires portés sur ce dernier. Dans Selon saint Marc, une vigoureuse relecture de cet évangile souvent négligé, Veronesi parle d’un « texte littéralement enthousiasmant », d’un « Évangile d’action » et d’une « machine de conversion phénoménale », qui brille par sa « formidable modernité ». Dans un entretien au Figaro en avril 2017, l’écrivain qualifie même le récit de Marc de « pur chef-d’oeuvre ». Sa démonstration, pleine d’allant, habitée par l’esprit du texte qui l’inspire, convainc.

 

Convertir les Romains

 

Ni bibliste, ni théologien, ni même croyant, Veronesi aborde l’évangile marcien en écrivain, en essayiste. Il s’extasie devant le travail d’« invention dramaturgique » de Marc. Ce dernier, d’origine juive et ami de Paul de Tarse, vit à Rome au début des années 60. Il n’a pas fréquenté Jésus, mais est maintenant le secrétaire de l’apôtre Pierre, occupé à fonder la religion chrétienne.

 

Si j’étais Quentin Tarantino, je ferais un film de l’Évangile de Marc rien que pour la force avec laquelle il attaque.

Le but de Marc, en écrivant son texte tiré du témoignage de Pierre, est de convertir les Romains, c’est-à-dire, précise Veronesi, « non seulement des païens, mais les occupants du territoire où se déroule son récit, les responsables [au moins en partie] de son dénouement dramatique, et surtout les habitants d’un formidable empire dans sa période de plus grande expansion et non, certes, de décadence ». Ces destinataires particuliers, « les dominateurs du monde » qui « ne sont pas du tout des mystiques », expliquent le style unique, axé sur l’action plus que sur la parole et sans cesse poussé vers l’avant, sans détour, choisi par l’audacieux évangéliste.

 

Chez Marc, donc, pas de Vierge Marie, de Notre Père, de Sermon sur la Montagne, et surtout pas d’invitations à tendre l’autre joue et à aimer ses ennemis. « Il y a des choses qu’on ne peut tout bonnement pas dire à un Romain », note Veronesi. L’Évangile de Marc commence donc abruptement, sans récit d’enfance, avec la prédication de Jean le Baptiste et la révélation de Jésus comme messie et sauveur. « Si j’étais Quentin Tarantino, écrit Veronesi, je ferais un film de l’Évangile de Marc rien que pour la force avec laquelle il attaque. »

 

Un Jésus western

 

La suite est à l’avenant et « plairait beaucoup à un réalisateur de films d’action ». Jésus, en meneur d’hommes, rassemble ses disciples, fait des exorcismes, multiplie les miracles, fréquente les pestiférés au mépris de l’élite, réinvente souverainement la loi (le sabbat pour l’homme) et doit sans cesse fuir pour échapper aux foules hystériques et à ses ennemis. « Jusqu’au retournement final, explique Veronesi au Figaro, cet Évangile est une sorte de western, une histoire d’hommes, de mâles. Il a inspiré directement Sergio Leone lorsque Clint Eastwood entre dans un village. »

 
Photo: Grasset

Étonnamment, même s’il s’inspire du témoignage de Pierre, le récit de Marc insiste sur « la balourdise des apôtres », sur leur difficulté à vraiment saisir Jésus, à croire en lui. Veronesi y voit un stratagème narratif servant à faire comprendre au lecteur que se reconnaître dans l’incrédulité des Douze confine au ridicule. Pour convaincre les Romains, Marc fait d’ailleurs du Romain Pilate, dont la cruauté a été établie par les historiens, un chef relativement bienveillant, conscient de commettre une injustice, et du centurion — un autre Romain — converti au pied de la croix le modèle à suivre.

 

Relecture gaillarde, vibrante et informée d’un Évangile souvent mésestimé, ce Selon saint Marc montre que la richesse du Nouveau Testament est inépuisable pour qui sait lire.

Selon saint Marc

Sandro Veronesi, traduit de l’italien par François Rosso, Grasset, Paris, 2017, 198 pages

14 commentaires
  • Yves Lever - Abonné 17 juillet 2017 10 h 02

    Denys Arcand...

    ... s'est servi de Marc pour le scénario de Jésus de Montréal; avec juste à côté sur sa table de travail, Les frères Karamazov de Dostoievski.

  • Michel Lebel - Abonné 17 juillet 2017 10 h 13

    Le toujours Nouveau Testament!

    Le livre le plus important pour l'avenir de l'humanité: le Nouveau Testament, évidemment aussi l'évangile de saint Marc. Pour qui sait lire et est prêt à s'ouvrir le coeur. Merci pour votre texte, M. Cornellier.

    M.L.

    • Julie Grimard - Abonnée 17 juillet 2017 16 h 56

      Je ne lirai jamais des mauvais romans

    • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 17 juillet 2017 20 h 29

      ''Le livre le plus important pour l'avenir de l'humanité: le Nouveau testament''.

      1,6 milliards d'humains disent que c'est le Coran. Qui dit vrai!

    • Michel Lebel - Abonné 18 juillet 2017 09 h 53

      @ Julie Grimard,

      Le message du Christ a comme première valeur la liberté. Personne n'est donc obligé de lire ce ''mauvais roman''...

      @ Jean Guy Mailhot,

      Qui dit vrai? Selon moi, sans aucun doute, le message du Christ, fondé sur la liberté et l'amour. C'est une question de foi en Dieu (trinitaire) et en l'homme, les deux inséparables. Mais chacun a la liberté d'y croire ou pas.

      M.L.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 17 juillet 2017 11 h 16

    Intéressante chronique...

    Intéressante chronique, je vérifie vos dires en relisant l'Évangile de Marc...

  • Jocelyne Lapierre - Abonnée 17 juillet 2017 12 h 53

    Foi et véritable conversion

    Merci de nous suggérer ce livre. Il est intéressant l'auteur mentionne les doutes et questionnements des apôtres. La foi, tout comme l'amour, est impossible à mesurer. Elle est strictement entre le croyant et Dieu. Aussi, l'on peut dire que l'on est croyant, faire tous les sacrements, mais ne se convertir véritablement que beaucoup plus tard dans sa vie. Chaque âme a son propre destin et cheminement.

    Tant de choses ont été écrites pour s'attaquer aux fondements de l'Église. Le Code Da Vinci, par exemple. Vatican II a créé un scission au sein des Catholiques, une grande partie choisissant de continuer de suivre l'Église traditionnelle.

    Le message du Nouveau Testament est effectivement puissant. Il est le fondement même de notre civilisation, ce qui nous unit spirituellement et moralement, d'une manière beaucoup plus profonde que l'on veut bien y croire.

    Alors que les Chrétiens d'Orient sont persécutés, soumis à l'esclavage, voire massacrés simplement parce que chrétiens, je crois que des livres que celui proposé ici tombent à point.

    C'est dans le silence et le recueillement qu'on peut avoir le bonheur de peut-être faire sa rencontre, et lorsque cela se produit (véritable conversion), l'on ne peut plus jamais se passer de Lui.

    Son message transcende toutes les époques.

  • Gilbert Turp - Abonné 17 juillet 2017 14 h 13

    S'il se destinait aux Romains

    On est tenté de penser qu'il a été écrit en latin. Est-ce le cas ?

    • Jocelyne Lapierre - Abonnée 17 juillet 2017 16 h 01

      Marc est allé évangéliser l'Égypte. Son évangile a été écrit en grec.