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    La p'tite biblio C'est l'histoire d'une petite bibliothèque sauvage installée devant une porte. Des feuilles, des bouquins y sont laissés puis voyagent, épiés par la propriétaire de cet «hôtel de passe» pour mots. En découlent d'autres histoires, de voisinage celles-là, que vous raconte ici Catherine Lalonde.

    L'épuisement des ressources (livresques) naturelles

    14 juillet 2017 15h24 |Catherine Lalonde | La p'tite biblio
    J'ai plongé sans le savoir dans mes futurs cauchemars.

    Entraînée par un enthousiasme estudiantin, je me suis fait ces derniers mois des descentes du coude en règle.

    J'ai lu tout Elena Ferrante, en traduction française, bouffant ses romans à la queue leu leu comme des p'tits pains chauds. Une orgie systématique. Un engouffrement qui fait ressortir les obsessions d'un auteur, les tics, mais aussi les manières de faire, ses façons de construire. 

    J'ai enchaîné sur Emmanuelle Bayamack-Tam.

    Et j'ai presque fini tout Céline Minard, arrêtée par un haut-le-coeur — trop, c'est trop ! — à mi-chemin de son volumineux Le dernier monde (Denoël, 2007). Peut-être aussi parce que j'étais passée, juste avant, sur les romans d'anticipation de Margaret Atwood, enchaînant La servante écarlate, dont je remettais depuis longtemps la lecture à plus tard, et sa trilogie des Maddaddam.

    C'était, d'Atwood au Dernier monde, quelques gouttes post-apocalyptiques de trop. Les images de villes désertées s'écroulant doucement me reviennent en boucle, la peur d'une prochaine fin du monde saute et rejoue sur les disques de mon cerveau. Et les annonces catastrophiques — découvertes de cadavres de baleines noires ou scission d'icebergs pangéens, symptômes de l'épuisement annoncé des ressources naturelles — du collègue Alexandre Shields ajoutent de l'eau, bien noire, bien polluée, au moulin de mes angoisses.

    Est-ce un épuisement, autre mais similaire, qui a fait que la p'tite biblio, au printemps dernier, a souffert de sécheresse littéraire ? Il a fallu faire de l'élagage comme jamais auparavant, jeter des dizaines de guides de voyage dans une Italie soixante-dizarde, des collections complètes des hyperspécialisés Feuillets psychiatriques de Liège ou des romans roses Modes de Paris. Était-ce simplement la pluie abondante qui détournait les nourriciers de leurs ballades pour venir gaver la p'tite biblio? Ou un épuisement des ressources livresques à partager, puisqu'il serait normal, après quelques années, qu'on ait fini de donner les livres de notre bibliothèque dont on était prêt à se départir? Ou est-ce la petite fatigue de l'habitude, la fin du charme de la nouveauté, la même qui fait dégonfler le nuage rose des histoires d'amour quand elles ne sont plus si neuves ?

    Les découvertes se sont faites plus rares dans la petite biblio, conséquemment; mes lectures sont venues plutôt des bibliothèques publiques, des conseils d'amis ; et mon inspiration à écrire sur la boîte à livres a souffert du même manque d'air.

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    Pour le plaisir, tiré de So long, Luise, de Minard (Denoël, 2011)

    «Mais détruis tout, ma belle, tous les papiers, les brouillons, toutes les notes, les lettres (pas les tiennes!). Je ne veux comme trace de ma vie que mes livres et cette chose [ce testament littéraire] — dans lesquels j'ai beaucoup mis.

    Quant aux vautours, aux biographes, aux chercheurs en critique génétique: que soient frictes ces langues venimeuses! Et dans le bain qu'a prévu pour eux le François. Pour le reste, qu'on m'interprète et même de travers, je n'en ai cure, bien au contraire! Et s'il passe par là quelque fictionneur qui saurait plus et mieux mentir que moi, dans la bonne mesure, encourage-le. À son plaisir, meilleur ou pire, à tout cecy, je m'y consens, qu'il m'invente ce qu'il voudra. Une vie de débauche et de vénalité, que j'avais des nègres (tous petits et frisés), une tendance à l'embonpoint, à la bouteille, une passion pour l'héroïne (et comment! mais pas n'importe laquelle). Qu'il m'invente une enfance, une famille avec une pathologie conventuelle — tous les aïeux sont fous — la tante hurlait le soir dans les écuries du château avec ses chiens. Son goût pour la chasse à courre l'aura perdue. Le père enterrait des diamants, violentait les soubrettes dans la cave et déguisait sa femme — une comtesse. En quoi? En chaperon pour des orgies aux voies multiples dans les souterrains de leur villa italienne. Il lui faisait manger des anneaux d'or qu'il cherchait ensuite dans ses déjections — ainsi vont les passions. Le grand-père saoul du soir au matin, la grand-mère un tyran, une poigne de fer, très cultivée. À table, ils s'épiaient tous et se dévoraient du regard, celui qui demandait le sel était insulté comme un porc, on faisait venir la cuisinière, elle renversait la salière dans l'assiette du quémandeur et repartait en crachant. Une bande de ploucs affreux, mal dégrossis, incestueux. Des parvenus vulgaires et tapageurs. La soeur était entrée dans les ordres à moitié morte, le frère, un débile, un vrai gentleman portait chevalière et noeud de cravate Windsor noué dans le noir d'une négligente perfection. Tous catholiques et culs bénits, un cousin ayant une fois baisé la main du pape, ils allaient en troupeau à la messe de minuit roter leur chapon au nez du prêtre. Au restaurant, traitaient le serveur comme un cheval, un chien, changeaient six ou sept fois de place et laissaient un pourboire insultant. Ils voyageaient en roulotte, des manouches. C'étaient de grands princes, hauts fonctionnaires depuis des générations, les portraits remontent au XVIIe, on a des traces dans l'armée bien avant Napoléon. L'arrière-grand-mère en son temps une Italienne, posait nue pour Velazquez qui lui peignit une touffe de panthère hirsute au bas du ventre — encore un tableau perdu. Quel dommage! Ont tous sauté dans l'attentat du grand-duc: l'horloge était mal réglée. Ah vraiment quel dommage!

    Alors que mon enfance, bien sûr, s'est déroulée en un long ruisseau tranquille au coeur d'un jardin de roses. Dans un manoir torve loué une bouchée de pain au fin fond d'un terroir de bois et plateaux. Et fut autant que possible aventureuse et solitaire. Le parc autour du domaine était mon territoire de prédilection, plus vaste qu'un monde englouti. Enfoui sous les arbres, envahi par les herbes, j'y menais de consciencieuses expéditions à pas de Sioux, oreille droite, regard de loup. J'en connaissais toutes les ombres.»












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