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    La p'tite biblio C'est l'histoire d'une petite bibliothèque sauvage installée devant une porte. Des feuilles, des bouquins y sont laissés puis voyagent, épiés par la propriétaire de cet «hôtel de passe» pour mots. En découlent d'autres histoires, de voisinage celles-là, que vous raconte ici Catherine Lalonde.

    Aveuglé par la littérature

    13 octobre 2016 20h10 |Catherine Lalonde | La p'tite biblio
    «Le “bon libraire”, dit-on, compte autant de clients fidèles qui voient en lui le plus aimable des hommes que de clients qui l'exècrent pour sa morgue et le méprisent pour son corps débile.»
    Photo: François Guillot Agence France-Presse «Le “bon libraire”, dit-on, compte autant de clients fidèles qui voient en lui le plus aimable des hommes que de clients qui l'exècrent pour sa morgue et le méprisent pour son corps débile.»
    «Parmi les maux qui affectent les libraires, le mal de dos est celui contre lequel on les met en garde dès l'apprentissage. Ils souffrent aussi d’autres pathologies plus ou moins exotiques dont les plus fréquentes sont la claudication, la goutte, les hémorroïdes, et bien entendu les mésanges.

    On les sait également ombrageux, dédaigneux et acariâtres. Ombrage et dédain sont pour beaucoup un principe fondateur de la profession; l'acrimonie vient avec l'âge, au même titre que les troubles de la mémoire, les rhumatismes et la lenteur. Le “bon libraire”, dit-on, compte autant de clients fidèles qui voient en lui le plus aimable des hommes que de clients qui l'exècrent pour sa morgue et le méprisent pour son corps débile. Quant à la surdité, elle découle de ce qui précède; le libraire l'envisage comme une parure, une affection d'atours, un peu comme sont pour les personnes laides les oreilles décollées.

    Les troubles de la vue et la cécité sont en revanche des pathologies que d'aucuns considèrent comme une manifestation de la grâce. Madrid abrite le siège social d'une originale Société d'encouragement pour la Littérature et les Hommes de Lettres. Ses membres ont développé une théorie inattendue de la cécité des grands auteurs qui consiste à dire que le génie littéraire rend aveugle et repose sur l'idée que, lors des moments de grande inspiration, les yeux de ces grands écrivains se révulseraient inconsciemment, jusqu'à virer au blanc complet pendant la composition d'un chef-d'oeuvre. Cette révulsion pourrait provoquer une cécité provisoire ou, dans des cas très rares, définitive. Les membres de cette société sont par ailleurs convaincus qu'un écrivain digne d'intérêt se doit de souffrir d'une faiblesse oculaire, ou à tout le moins de porter des lunettes.

    Ils publient une revue atypique, austère et peu flatteuse nommée Prismo. On peut y lire un mélange indigeste d'articles traitant d'ophtalmologie et de littérature comparée, par exemple sur les mérites de l'oeuvre de James Joyce à l'aune de l'évolution de ses affections oculaires, ou bien encore “la poésie des glaucomes”.

    Leur postulat s'applique également aux bibliothécaires et aux libraires. Pour eux, Borges était aveugle comme Beethoven était sourd. C'est précisément sur l'exemple des “Trois de Buenos Aires”, comme ils les nomment, que se fonde leur conviction. Ils estiment que José Marmol, Paul Groussac et Jorge Luis Borges ne se sont pas succédé à la direction de la Bibliothèque nationale d'Argentine par hasard. De même ils sont convaincus que Borges est la dernière incarnation de la lignée des “Grands aveugles”; en somme le dernier avatar connu de cette multitude que l'on hésite encore à désigner sous le nom d'Homère.

    Le secrétaire de cette société, à qui on reprochait de ne pas imprimer la revue en braille, a répondu avec une désarmante franchise que personne n'y avait songé auparavant. Il n'y a visiblement parmi leurs membres ni aveugle, ni génie.»


    — Extrait du délicieux Le corps des libraires. Histoires de quelques librairies remarquables & autres choses (Les Billets de La Bibliothèque) de Vincent Puente, forcément introuvable au Québec...












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