Des terroristes déguisés en humanitaires

Un garçon syrien des localités assiégées de Foua et Kafraya
Photo: Omar Haj Kadour Agence France-Presse Un garçon syrien des localités assiégées de Foua et Kafraya

Les auteurs de l’attentat qui a fait près de 130 morts, dont la moitié étaient des enfants, samedi dans le nord-ouest de la Syrie étaient déguisés en humanitaires, ont affirmé jeudi des responsables de l’ONU. Un modus operandi choisi par les assaillants qui vient révéler la vulnérabilité des organisations humanitaires, dont la réputation peut être usurpée par les belligérants.

 

« Quelqu’un prétendant distribuer de l’aide et attirant les enfants a provoqué cette horrible explosion », a déclaré à Genève l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura. Samedi, un véhicule qui distribuait des sacs de croustilles aux enfants a explosé à proximité d’autobus transportant des évacués. L’attentat a en effet eu lieu lors d’une opération d’évacuation de civils de Foua et Kafraya, deux localités fidèles au régime de Damas et assiégées depuis deux ans par les rebelles.

 

Pratique répandue

 

« L’usurpation de l’identité des humanitaires [par des belligérants] n’est pas nouvelle. C’est malheureusement répandu, explique François Audet, directeur scientifique de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire et professeur à l’UQAM. Et cela montre encore la vulnérabilité du système humanitaire, qui se retrouve instrumentalisé. »

 

Si cette tactique est employée par des groupes rebelles et terroristes, les États ne sont pas en reste. En 2008, par exemple, le président colombien d’alors, Álvaro Uribe, a dû présenter ses excuses à la Croix-Rouge après que les militaires ont utilisé le symbole de l’organisation humanitaire lors de l’opération de sauvetage d’Ingrid Betancourt, otage des FARC.

 

Il faut comprendre que certains emblèmes, dont celui de la Croix-Rouge, sont protégés par les Conventions de Genève, faisant de leur usage non autorisé une violation en règle du droit international humanitaire. On ne connaît toutefois pas l’identité de l’organisation humanitaire usurpée, le cas échéant, lors de l’attentat de samedi en Syrie.

 

Ententes bafouées ?

 

L’identité des auteurs de l’attentat de samedi en Syrie n’était pas connue non plus jeudi. Le régime de Damas a accusé les rebelles, qui ont rejeté toute responsabilité. Quoi qu’il en soit, il est possible que les responsables de l’attentat se soient joués de l’entente qu’ils avaient conclue avec les organisations humanitaires dans cette région, compromettant ainsi leur présence et leurs actions.

 

Car « les organisations sérieuses négocient leur présence sur le terrain de gré à gré avec les belligérants », rappelle François Audet. « C’est la clé de voûte de l’existence même de ces organisations. Elles doivent se faire accepter par les belligérants, qu’ils soient deux ou huit, et même s’ils sont considérés comme terroristes. On aide tout le monde. Ce qui compte, c’est l’accès à la population. » Cela inclut donc de négocier avec des groupes tels les talibans, al-Qaïda et même le groupe État islamique, indique M. Audet.

 

Méfiance et cible

 

Bien qu’ils n’aient rien à voir avec les actes terroristes commis, les humanitaires peuvent en subir les conséquences dans leur travail. « Dans un contexte où des combattants se déguisent en travailleurs humanitaires, les véritables travailleurs humanitaires seront incapables de servir de façon effective la population civile en raison de la peur d’une attaque », écrit le politologue Michael L. Gross dans The Ethics of Insurgency : A Critical Guide to Just Guerrilla Warfare (Cambridge University Press, 2015). Qui plus est, cela « viole l’immunité des travailleurs humanitaires, qui deviennent alors un objet de méfiance et d’une possible attaque ».

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 avril 2017 07 h 54

    Les dessous de l'affaire (1re partie)

    Depuis plusieurs jours, les dépêches de France Presse reproduites par Le Devoir sont muettes au sujet des raisons de cet échange de population .

    Voici le fond de l’histoire.

    Au cours d’une partie de chasse au faucon dans le sud de l’Irak en décembre 2015, 26 membres de la famille royale qatarie sont tombés dans une embuscade et sont faits prisonniers par un groupe d’une centaine de rebelles chiites supportés par l’Iran.

    Depuis 16 mois, leur libération est négociée par le Qatar et l’Iran. À ces deux pays sont associés quatre groupes de rebelles; du côté iranien, le Hezbollah et deux milices syriennes, et du côté qatari, une milice proche d’Al Qaida.

    L’entente intervenue prévoit la libération des otages qataris en contrepartie d’un échange de population dans le cadre de l’épuration ethnique qui prévaut en Syrie depuis des années (et dont aucun média occidental ne parle). L’entente prévaudrait également le versement d’une rançon aux rebelles.

    Environ 50,000 Syriens sunnites devaient être déplacés des villages de Foua et de Kfarya en échange d’un nombre indéterminé de Chiites des villages de Madaya et de Zabadani.

    Le premier goupe de Chiites (trois-mille personnes) furent placés à bord de 45 autobus. Or c'est lui qui fut la cible de l’attentat (qui fit 126 morts et 300 blessés), mettant en péril l’accord intervenu entre l’Iran et le Qatar.

    Depuis samedi dernier à Bagdad (lieu choisi pour le versement de la rançon), un jet privé qatari est immobilisé sur le tarmac de l’aéroport en attente de prendre possession des otages royaux qui devaient être libérés.

    Puisque l’attentat a tué non seulement des civils loyalistes au régime de Bachar el-Assad mais également une trentaine de combattants de la milice salafiste Ahrar al-Cham et de la milice Hayat Tahrir al-Sham (associée à Al Qaida), on présume que l’attentat serait l’œuvre d’une autre milice exclue de l’entente et qui voulait une part du butin.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 avril 2017 07 h 55

    Les dessous de l'affaire (2e partie)

    Le fait que les véritables motifs de cet échange de population soient complètement passés sous silence, cela illustre à quel point les médias occidentaux infantilisent leurs lecteurs en pipolisant cette guerre et en évitant de nous présenter les véritables enjeux du conflit.

    Référence :
    https://www.theguardian.com/world/2017/apr/19/qatari-jet-sits-on-tarmac-in-baghdad-as-royal-hostages-await-release