Paul à la croisée des chemins

L’auteur de bande dessinée Michel Rabagliati. En arrière-plan, François Létourneau, l’acteur qui interprétait le personnage de Paul dans la version cinématographique de «Paul à Québec».
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’auteur de bande dessinée Michel Rabagliati. En arrière-plan, François Létourneau, l’acteur qui interprétait le personnage de Paul dans la version cinématographique de «Paul à Québec».

Même les héros simples, gentillets et consensuels peuvent un jour « péter une coche ». C’est un peu ce qui arrive à Paul, personnage de bande dessinée imaginé par Michel Rabagliati, et qui dans Paul dans le Nord (La Pastèque), huitième chapitre de ses aventures amorcées il y a 16 ans, à la campagne, se montre sous un drôle de jour : il est bougon. Il a la mèche courte. Il sacre. Il est excessif. Il parle de cul — et plus encore. Il traite même un vieux qui vient de le prendre en auto-stop de « vieille tapette ». Scandale !

 

Mais tout ça est sans doute un peu normal : il a 16 ans et l’on est dans un Québec en ébullition qui se prépare alors à vivre son été historique sous le signe des Jeux olympiques de 1976.

 

« Paul va loin dans cet album, c’est vrai », reconnaît Michel Rabagliati, qui vient de passer les quatre dernières années à façonner, avec ce style graphique bien à lui, cette nouvelle incursion de 180 pages, dont la sortie est prévue le 15 octobre prochain, dans la jeunesse d’un héros qui lui ressemble toujours un peu. L’oeuvre dessinée est depuis ses débuts une presque biographie de l’auteur. « Mais il ne va pas bien. Il est pris dans cette tranche d’âge très spéciale où tes parents t’écoeurent, où tu découvres la liberté, l’amour, les femmes, où tu n’es pas bien dans ta peau. J’ai beaucoup aimé explorer cette facette du personnage »… en s’inspirant d’ailleurs de sa propre fille, Alice, fraîchement sortie de l’adolescence, pour le style et les faces de boeuf, comme dirait l’autre, « parce que mes 16 ans, à moi, sont un peu loin ».

 

Paul vit donc une crise d’adolescence. Et il n’est pas le seul. Ceci expliquant sans doute cela, à cinquante ans, son dessinateur semble également être arrivé lui aussi à la croisée des chemins. Un état d’esprit, induit par « des changements dans [sa] vie personnelle », dit-il sans plus de détails, qui l’ont incité dans les dernières années à revisiter son passé, sa jeunesse, comme pour mieux faire le point sur son présent et du coup réfléchir sur ses façons d’envisager l’avenir.

 

Premiers rapports fusionnels

 

Paul au parc (2011) se baladait dans son époque scout. Arrivé dans le Nord, ce sont ses premiers amours, ses premiers rapports fusionnels avec les femmes, qu’il met, entre autres, en case au gré des chapitres qui exposent, sur fond d’actualité sportive et de quotidien ordinaire dans la ville et la forêt, des moments — une montée dans les Laurentides sur le pouce en pleine tempête de neige, la découverte de l’acné… — ou des figures qui ont marqué cet été-là — Sandy, Cardoutch et même Nadia Comaneci sont du nombre. « Ce sont deux albums tampons pour moi, qui finissent de raconter ce qu’il reste d’histoires intéressantes de la jeunesse du personnage, dit-il en évoquant par le fait même la fin d’un cycle et le début d’un autre. Je suis en attente de nouvelles choses, dans ma vie comme dans mon univers dessiné. Mais je ne sais pas encore comment cela va se développer. »

 

L’homme dit poser des idées dans des carnets et des croquis sur des bouts de papier. Il précise que la suite des aventures de Paul pourrait être plus contemporaine. « Un Paul de 50 ans, pourquoi pas ? » lance-t-il en réfléchissant à voix haute, et sans doute placé dans un environnement où le bonheur de la famille et du couple qui primerait jusque-là dans la série n’aurait sans doute plus la même place. « Ça pourrait être aussi un autre personnage. Je ne me sens pas prisonnier de Paul, même si j’apprécie chez lui sa neutralité, sa souplesse. Il n’est pas contraignant. Je le connais bien. Je peux en faire ce que je veux, mais je suis face à tous les possibles. »

 

Les 16 ans de Rabagliati sont peut-être loin. Mais l’esprit de ce temps, lui, semble l’avoir rattrapé, sans doute au volant de cette mobylette sur laquelle son Paul dans le Nord roule à tue-tête, en sachant très bien qu’il s’en va quelque part, mais sans trop savoir où.

Tirage ambitieux pour un auteur qui l’est moins

40 000 exemplaires. C’est le nombre de Paul dans le Nord (La Pastèque) qui se préparent à être lancés sur le marché, confirmant le statut de vedette de ce personnage du 9e art bien de chez nous qui, depuis son apparition en 1999, s’est élevé au rang de patrimoine national. Le héros pas si ordinaire va aussi profiter d’une traduction en anglais chez Conundrum Press, en plus d’avoir trouvé deux nouveaux éditeurs pour parler en italien et en espagnol. « C’est beaucoup, mais pas autant que les Nombrils [série pour ados publiée chez Dupuis par le couple Delaf et Dubuc, de la région de Sherbrooke], qui sont des personnages bien plus populaires que Paul », dit Michel Rabagliati avec l’humilité du créateur, heureux de ce qui lui arrive, mais ne cherchant pas à en avoir plus.

« Avec Paul, mon ambition première a été comblée : je voulais pouvoir vivre de la bande dessinée, et c’est ce que je fais aujourd’hui. Je pourrais aller chercher plus. Mais ça ne m’intéresse pas. Moi, ce que je veux le plus, c’est du temps. »

Le bédéiste sort à peine d’une grande campagne de promotion pour l’adaptation de Paul à Québec au cinéma, réalisée par François Bouvier. « Mettre Paul et Québec dans la même phrase, ça m’épuise, dit-il à la blague. Cette expérience a été très enrichissante, mais elle ne m’a pas donné envie d’être plus sur le devant de la scène. C’est finalement assis à ma table à dessin que je suis le mieux ».
1 commentaire
  • Lucien Cimon - Abonné 14 octobre 2015 20 h 19

    Une oeuvre qui prend de l'ampleur sans perdre de son intérêt.