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    Le bruit de Paris

    Oubliez le pin-pon, le ronflement des mobylettes ou le curieux « plaît-il ? » du garçon de table qui peine à déchiffrer votre accent. Le bruit qui est aujourd’hui Paris, le son qui vous dit que vous êtes bel et bien dans la ville des Folies-Bergère, est celui de douzaines de bouteilles de verre qui se fracassent les unes contre les autres dans le bac à recyclage. Une, deux, trois fois par jour, l’oreille est saisie par un crescendo de bris de verre atroce qui, immanquablement, vous rappelle les pires histoires, les vôtres comme celles immortalisées au grand écran. On n’arrête pas le progrès, on s’en plaint encore moins.

     

    Le recyclage est quelque chose que la France réussit, bruyamment, certes, mais haut la main. On recycle près de 75 % des emballages de verre, plaçant l’Hexagone en haut du palmarès européen des diligents recycleurs. On l’applaudit. La France a bien besoin de réussite par les temps qui courent, comme en témoigne l’élection d’un homme qui suinte le succès et la joue fraîchement rasée. Mais loin des grands boulevards et des somptueuses réceptions, Paris est franchement plus triste, croyez-moi. Étonnamment sale, d’abord, pour une dame si élégante, les trottoirs jonchés de détritus et les cadres de porte, plombés de corps morts. On dit que la ville n’a pas vu autant de mendiants depuis la dernière guerre. Dans le 10e arrondissement, où je suis, immortalisé par Daniel Pennac et la famille Malaussène, les drogués zigzaguent sur les trottoirs le jour et crient leur détresse dans les parcs la nuit.

     

    « Il y a une sorte de renoncement, de dépression collective », dit Jean-Michel Chapet, professeur retraité de gestion publique, rencontré par hasard la nuit des festivités de la Bastille.

     

    Il ne faut pas la tête à Colbert pour comprendre qu’une partie de la déprime est reliée à la crise des migrants qui stagne depuis plus de deux ans. Depuis le démantèlement de la « jungle de Calais » il y a huit mois — installations brûlées, réfugiés montés en fourgonnettes manu militari, Human Rights Watch parle même d’utilisation de poivre de Cayenne — beaucoup des 6000 évacués se sont rabattus sur la métropole. Jusqu’au mois dernier, ils étaient 3000 agglutinés à la porte de la Chapelle, au nord de la ville, avant qu’une ultime rafle policière, la 34e depuis le début de la crise en 2015, les envoie dans des gymnases pour entamer des procédures qui s’avèrent extrêmement longues (un an d’attente) et peu efficaces : 40 % seulement des plus de 100 000 demandeurs d’asile sont actuellement hébergés.

     

    Aujourd’hui, devant le mur qui marque la porte de la Chapelle, ils sont environ 800, assis sagement sur les trottoirs ou faisant la queue pour la nourriture distribuée par une ONG. Tous Africains, venus principalement du Mali, de la Côte d’Ivoire et du Congo, des migrants « économiques » qui ne cadrent pas très bien avec les plans du nouveau gouvernement. La nouvelle consigne est oui aux persécutés, non à ceux qui cherchent seulement à fuir la misère. Ce qui explique peut-être l’atmosphère feutrée qui règne ici, tout un contraste avec le festival des décibels qu’est Paris en règle générale. On ne parle pas beaucoup, on fixe l’horizon ou les petites tentes multicolores déposées le long du boulevard Ney. Ce sont d’ailleurs ces abris de fortune, et les déchets qui abondent, qui soulignent le mieux l’anormalité de la situation.

     

    Tout ça pour dire que le représentant du Haut-Commissariat des Nations unies à Ottawa a raison : « Il n’y a pas de crise des réfugiés au Canada. » On n’a qu’à voir ce qui se passe en France pour le comprendre. Les quelque 3000 Haïtiens qui passent la frontière depuis le début de l’été ne constituent ni une invasion pour la population ni un réel débordement pour les autorités. Tout procède dans l’ordre et, semble-t-il, la bonne humeur. Nous avons le loisir, en plus, de ne pas devoir faire cette distinction somme toute arbitraire entre les imposteurs et les véritables damnés de la terre. Chaque demande au Canada est vue au départ comme légitime. Cela dit, l’ouverture des frontières « à tous les vents » n’est pas non plus la réponse. La France est là aussi pour nous le rappeler. On pourrait discuter longtemps pour savoir si l’Hexagone a « suffisamment donné », comme le croit Jean-Michel Chapet, ou si, souffrant d’un tabou de l’immigration depuis toujours, elle a tout simplement très mal géré. Quoi qu’il en soit, les résultats demeurent, comme le bruit de verre crevé, extrêmement pénibles.













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