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    Un dîner entre amis

    John R. MacArthur
    7 août 2017 | John R. MacArthur - John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois. | Europe | Chroniques

    La veille du 14 Juillet, je me suis retrouvé près de la tour Eiffel, confronté à des barrières et à de nombreux policiers et soldats en préparation pour la visite de Donald Trump. Ma présence à Paris le même jour que le président américain était un pur hasard, mais je me suis quand même senti poursuivi par ce fou furieux qui domine l’attention des médias et une grande partie du public mondial. Ne pouvais-je pas éviter Trump et ses conneries, même de l’autre côté de l’océan Atlantique ? Énervé, j’ai commencé à m’interroger sur le caractère du nouveau président français, Emmanuel Macron. Pourquoi a-t-il invité ce voyou déguisé en chef d’État, qui bouscule ce quartier longtemps habité par ma famille du côté maternel, et dans quel but ? Qu’est-ce qui lui a pris ?

     

    En tant que Franco-Américain avec la double citoyenneté, je subissais une double humiliation. Déjà, l’idée de Trump à table bouffant la haute cuisine d’Alain Ducasse (ou plutôt assis, comme je l’imaginais, devant une auge remplie de bifteck trop cuit) pas loin de chez moi m’a dégoûté, même si c’était dans un contexte diplomatique en dehors de mon milieu. Il est vrai que le restaurant Jules Verne n’est pas mon bistrot du coin, mais la corruption de cet homme se sent même de très loin.

     

    Pires cependant étaient les absurdes constats de Macron, soi-disant symbole d’une France en plein renouvellement, pour justifier la visite du président américain. J’avoue ne pas être un admirateur de mon autre président, mais je compte sur un chef d’État français, en principe conseillé par un excellent corps diplomatique, pour tenir tête en temps de crise au nom de la civilisation. Cela fait partie de ma fierté française.

     

    Et voilà que j’ai lu les journaux et regardé la télévision pour mieux m’informer sur cette manifestation de realpolitik surréelle. Commençant par Le Figaro et Le Monde, j’ai appris par les titres que « Macron veut sortir Trump de l’isolement » (Figaro) et encore que « Le président français veut sortir son hôte de son isolement international » (Monde). Là, il y avait de quoi avoir de sérieuses craintes. Voudrait-on vraiment que Trump « sorte de son isolement » ? L’isolement me semble exactement ce qu’il faut prôner à l’égard de Trump. Dans le cas le plus effrayant, c’est un sociopathe dangereux (possédant toutefois un talent extraordinaire pour exciter la foule) qui mérite d’être enfermé, un peu comme le marquis de Sade. Les psychologues peuvent être en désaccord sur le bon traitement, mais, à mon avis, le mieux serait de répondre à la grotesque conduite de Trump d’une part avec force, d’autre part avec indifférence. Parfois, il faut gueuler à l’ado difficile : « Range ta chambre avant de t’asseoir à table ! » ; d’autres fois, il est plus efficace de dire calmement : « Reste dans ta chambre. Tu es trop mal élevé pour dîner avec des adultes ».

     

    Toute sa vie, Trump a eu un besoin maladif d’être remarqué, d’être le centre du spectacle. Malgré ses injures contre le New York Times et CNN, il ne peut pas s’en passer. Si les médias, ainsi que la classe politique, ignoraient cet homme désagréable, on retrouverait un grand gamin plus docile et maniable, avec une énorme envie de plaire aux gens importants. Macron a fait exactement le contraire, ce qui va enhardir Trump dans sa méchanceté.

     

    Il semble que Macron soit non seulement faible en psychologie élémentaire, mais aussi au sujet de l’histoire de son propre pays. « Nos deux nations sont alliées depuis toujours », a-t-il déclaré à la conférence de presse commune. Comment ? Quoi ? Macron est jeune, mais il devrait quand même se souvenir de la rupture entre Paris et Washington lors de l’invasion imminente de l’Irak en 2003. En outre, son épouse — « flattée » par Trump pour être « en si bonne forme physique » — est assez âgée pour rappeler à son mari le fameux discours de Charles de Gaulle à Phnom Penh en 1966, qui dénonça l’intervention américaine en Indochine, ainsi que la décision par le président français, dans la même année, de retirer la France de la structure militaire de l’OTAN.

     

    Néanmoins, comme Macron l’a confié au Journal du dimanche, le dîner des couples dans un restaurant une étoile au-dessus de Paris a été organisé « pour donner un visage ouvert et attractif de Paris, de notre pays et de son économie ». Pour un homme aussi ignorant du monde que Trump, je suis certain que c’était édifiant. Pour Macron, peut-être moins, se retrouvant dans un grand restaurant vidé de clients à part les deux couples et le personnel, assis en face d’un vilain qui a fait des remarques vulgaires, à voix haute, à sa femme. En fait, le plus horrible serait ceci : lorsque Macron a annoncé qu’il s’agissait de « dîner entre amis », il disait la vérité !













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