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    Turquie

    La démente dérive d’Erdogan

    Guy Taillefer
    20 mars 2017 |Guy Taillefer | Europe | Éditoriaux

    Appliquant à l’Europe une stratégie de confrontation aussi délirante que belliqueuse, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, poursuit son projet de « démocrature » à la faveur du coup d’État raté du 15 juillet dernier. Qu’il remporte son référendum constitutionnel le 16 avril prochain et il est entendu que cet exercice dit démocratique se résumera à un sinistre déni de liberté.


    De plus en plus étranger à toute conscience démocratique, le président Erdogan a jeté en prison des dizaines de milliers de personnes depuis juillet dernier, mis au pas ou carrément muselé plus de 150 médias et fait organiser pour le 16 avril prochain un référendum destiné à renforcer ses pouvoirs présidentiels de manière à légitimer constitutionnellement son dérapage autoritaire — quoi qu’il en dise.

     

    Arrivé au pouvoir par les urnes en 2003 à titre de premier ministre, il s’était fait au départ l’apôtre d’un islam politique compatible avec les libertés fondamentales. On a voulu y croire. La déception est grande, comme il donne aujourd’hui l’impression très nette de devenir, sous le couvert du système de représentation électorale, un dictateur moyen-oriental comme les autres. Ses critiques affirment que le référendum de la mi-avril sera l’exercice de consultation le plus injuste qu’ait connu le pays depuis que la Turquie est devenue une démocratie multipartite, ce qui n’est pas peu dire considérant la chape militaire sous laquelle elle a fonctionné.

     

    Alors qu’il joue de la répression en même temps que du respect de la légalité consultative, la victoire du « oui » n’est cependant pas acquise à M. Erdogan, les sondages indiquant que les Turcs sont fort divisés, suivant une ligne de partage des eaux entre la ville et la campagne, sur l’opportunité de lui donner le système présidentiel renforcé qu’il convoite. Il y met donc le prix, élargissant la cabale au cours des deux dernières semaines à des attaques démentielles contre l’Europe, manifestement destinées à faire vibrer à son avantage la corde islamo-nationaliste.

     

    On voit déjà depuis au moins deux ans le fossé se creuser entre Ankara et l’Union européenne — une UE à laquelle Erdogan prétend pourtant encore vouloir joindre la Turquie. Il se creuse avec la répression anti-kurde et le rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine, autre homme fort élu. Il a poussé plus récemment la calomnie à des sommets himalayens en dénonçant le « fascisme débridé » de l’Europe et les pratiques « nazies » de l’Allemagne et des Pays-Bas après que des représentants du gouvernement turc, dont le ministre des Affaires étrangères, ont été empêchés de participer à des rassemblements pour le « oui » organisés sur leur territoire à l’intention de la diaspora.

     

    Sur le fond, il se trouve que l’Europe a peu de recours, s’agissant de s’opposer concrètement à la dérive autoritaire de M. Erdogan, si tant est qu’elle s’en préoccupe vraiment. D’abord, parce que la Turquie demeure militairement utile à l’Occident dans sa lutte contre le groupe État islamique. Ensuite, parce que l’UE est dépendante d’Ankara pour l’accord sur les migrants et les réfugiés, par lequel l’Europe s’est trouvée depuis un an à freiner leur afflux sur son sol en sous-traitant la gestion du problème à la Turquie.

     

    Une entente fragile qu’Ankara ne cesse évidemment, par chantage, de menacer de suspendre, faisant de ces dizaines de milliers de réfugiés les grands perdants oubliés du psychodrame qui s’est tissé entre la Turquie et l’UE.













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