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    Fusillade de Las Vegas: encore un homme. Pourquoi?

    Dans la soirée du 1er octobre, Stephen Paddock a ouvert le feu sur une foule rassemblée pour un concert de musique, à Las Vegas. Il s’agit de la fusillade la plus meurtrière de l’histoire moderne des États-Unis.
    Photo: David Becker Getty Images Agence France-Presse Dans la soirée du 1er octobre, Stephen Paddock a ouvert le feu sur une foule rassemblée pour un concert de musique, à Las Vegas. Il s’agit de la fusillade la plus meurtrière de l’histoire moderne des États-Unis.

    Une tuerie aux États-Unis, c’est plutôt banal. Le site Gun Violence Archive a répertorié 276 « mass shootings » (ayant fait quatre victimes ou plus) dans ce pays-continent depuis le début de l’année. Il s’en est déjà ajouté trois, à Miami, à Casa Grande et à Chicago, depuis le massacre à Las Vegas du 1er octobre.

     

    Pourtant, même dans cette orgie de violence répétée, quotidienne, le carnage qui vient de se produire là, dans Sin City, prend des proportions cataclysmiques : il s’agit de la fusillade la plus meurtrière made in USA au moins depuis la Deuxième Guerre mondiale.

     

    Les analyses vont dans tous les sens pour tenter, sinon d’expliquer ce sommet infernal, au moins de le contextualiser. Comme c’est un peu plus courant depuis quelque temps, certains commentateurs osent établir des liens avec l’évidence même, soit le genre du tueur. Ça semble d’une banalité crasse, mais il faut bien le rappeler : c’est encore un homme qui a tiré dans le tas.

    Il y a quelque chose de profondément erroné dans l’identification du mâle américain aux armes à feu comme symbole de la liberté
    Extrait d’un article de Joan Walsh dans «The Nation»
     

    Une caricature de la masculinité

     

    Le média Vox titrait jeudi que « les hommes américains blancs » s’avèrent bien plus dangereux à l’intérieur des États-Unis que les terroristes islamistes. En fait, entre 2008 et 2016, les suprémacistes blancs ont fait deux fois plus de victimes (environ 120) que les extrémistes de l’Islam (un peu plus de 60) sur le territoire étasunien. En toute logique, le nouveau gouvernement devrait bannir les Américains blancs d’Amérique…

     

    « Il y a quelque chose de profondément erroné dans l’identification du mâle américain aux armes à feu comme symbole de la liberté, a écrit la journaliste Joan Walsh dans le média de gauche The Nation. Il faut le dire correctement : selon cette définition, c’est bien la capacité de la violence brutale qui devient un symbole, peut-être un préalable, de la liberté. De la liberté quasi strictement masculine, faut-il ajouter. »

     

    La commentatrice a poussé le zèle analytique jusqu’à lier cette attitude macho chauvine à Donald Trump, qui incarnerait « une caricature de la masculinité ». Après tout, celui qui se vantait d’attraper les femmes par leurs parties intimes roule constamment des mécaniques, insulte ses ennemis réels ou fantasmés et va jusqu’à menacer la Corée du Nord de destruction totale.

     

    Un modèle de virilité

     

    « Le lien entre les armes et la liberté est constamment répété dans les recherches, commente au Devoir Carlo Morselli, directeur du Centre international de criminologie comparée (CICC) de l’UdeM. Le deuxième amendement de la Constitution de la république protège le droit de porter une arme. Par contre, le lien avec la masculinité semble beaucoup plus rare. En fait, la démonstration dans The Nation ne me convainc pas.L’article utilise Trump comme un symbole, mais sans nuance. Il faut se rappeler qu’il y a beaucoup d’angry white women parmi ses partisans. »

     

    Très bien. Poussons tout de même la réflexion en nous concentrant sur le genre. La blogueuse féministe américaine Amanda Marcotte a popularisé récemment l’idée de la « masculinité toxique » pour décrire un « modèle spécifique de la virilité, orienté vers la domination et le contrôle », mais aussi un état qui « valorise la violence comme seule façon de s’imposer dans le monde ». Une autre journaliste, Suzannah Weiss, a réduit cette toxicité à six traits : la misogynie, la culture du viol, l’homophobie, la violence, la suppression des émotions et le découragement à chercher de l’aide. Avant elles, la sociologue australienne Raewyn Connell parlait de « masculinité hégémonique ».

     

    Les concepts doivent évidemment être manipulés avec la précaution attendue avec les explosifs. Cinq universitaires ont décliné l’entrevue sur le délicat sujet.

     

    « C’est une bonne question de se demander pourquoi ce sont très souvent des hommes qui commettent des actes violents », enchaîne le professeur Morselli, sans faire spécifiquement référence à ces concepts de description de certains mâles méchants. « Le rapprochement entre la violence et la masculinité ne me choque pas en soi. Dans mon domaine, en criminologie, il y a beaucoup de très bonnes études qui examinent la violence masculine dans les gangs de rue ou le crime organisé, par exemple. Par contre, pour la violence de masse, la démonstration reste à faire. »

     

    Des femmes aussi

     

    Le criminologue souligne par exemple que le tireur de Las Vegas était riche et que son attaque a peut-être touché des partisans de Trump parmi les amateurs de musique country assistant au Route 91 Harvest Festival. « On est loin de l’angry white man avec ce tireur, et des hommes blancs en colère se retrouvaient probablement dans la foule visée », dit-il.

    Photo: David Becker Getty Images Agence France-presse Des proches rendaient hommage aux victimes de la fusillade tragique, vendredi, à Las Vegas.

    Des femmes aussi. Elles sont d’ailleurs de plus en plus nombreuses à se procurer des armes, souvent adaptées, à crosses roses, transportables dans un sac à main. Un homme sur trois (32 %) possédait une arme en 2015 par rapport à 42 % en 1994. Le déclin de la chasse y est pour quelque chose. Pendant ce temps, le taux de possession chez les femmes est passé de 9 à 12 %.

     

    Les données établissent aussi que deux fois plus de Blancs que d’Afro-Américains possèdent des armes. Il s’en trouve plus de 265 millions dans le pays et la tuerie de cette semaine a stimulé les achats, comme d’habitude. Au total, les États-Unis comptent 4 % de la population mondiale, mais la moitié des armes à feu civiles du monde.

     

    « Les données parlent encore fort quand on compare la situation avec les autres pays, dit le directeur du CICC. Mais les Américains eux-mêmes n’ont pas l’habitude de se comparer… »

     

    Le professeur cite le cas de ses propres collègues du Sud qui s’intéressent évidemment en surnombre au problème social majeur des tueries à répétition. Seulement, explique-t-il, les débats entre sociologues ou criminologues y virent le plus souvent en échanges méthodologiques.

     

    « Les spécialistes jouent autour des chiffres, se questionnent sur les mesures. On est loin, vraiment loin, des questions morales, des questionnements éthiques,dit finalement le directeur Morselli. Ça devient de la comptabilité. Et certains sont très habiles pour manipuler les chiffres, par exemple pour dire que plus il y a d’armes, moins il y a de crimes. Dans ce pays, quand on touche les armes à feu, quelque chose ne va pas, on tombe en dehors de la science sociale, on tombe dans les croyances. Et ce débat ne va nulle part, ne bouge pas. »

    Le poids des armes Victimes. Bon an mal an, les armes à feu font environ 35 000 morts et plus de 80 000 blessés aux États-Unis. En gros, les suicides comptent pour les deux tiers (63 %) du nombre de décès par balle, les homicides pour le tiers (33 %), le reste étant attribuable à des accidents ou à des interventions policières.

    Comptes. Davantage d’Américains ont été tués par des armes à feu aux États-Unis entre 1968 et 2015 (1 516 863) que pendant toutes les guerres auxquelles ont participé les États-Unis depuis leur fondation (1 396 733) en 1776. Politifact.com a vérifié ces comptes de l’horreur deux fois plutôt qu’une. Le journaliste Nicholas Kristof a même calculé qu’en quatre années, la violence par les armes fait autant sinon plus de victimes aux États-Unis que les champs de bataille pendant les quatre années de la guerre civile (1861-1865). Pour arriver à cette terrible comparaison, il faut considérer que, sur les quelque 620 000 morts comptabilisées (2 % de la population d’alors), bien plus de la moitié sont dues à des épidémies et à des maladies. Les batailles comme telles ont tué 130 000 soldats pendant les 40 mois du conflit fratricide par rapport à quelque 140 000 victimes pendant la période équivalente de 2011 à 2014.

    Coût. Les dommages en tous genres causés aux victimes des armes à feu coûtent près de 330 milliards de dollars américains par année, dont près de 8,5 milliards en coûts directs (services policiers et médicaux d’urgence, frais d’avocat, etc.). Un seul meurtre entraîne des frais de 441 000 $. Il s’en produit plus de 30 chaque jour aux États-Unis. Les coûts indirects multiplient la facture : 49 milliards en perte de salaire et de productivité, 169 milliards dans la perte de jouissances diverses, etc. Les frais annuels totaux représentent l’équivalent d’une dépense de près de 1000 $ par citoyen, hommes, femmes et enfants.













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