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    Chronique

    Pleurs et grincements d’Hillary

    Odile Tremblay
    16 septembre 2017 |Odile Tremblay | États-Unis | Chroniques

    En état de sidération que nous sommes, depuis qu’il est assis sur ce trône-là. On n’essaie même plus de se désintoxiquer du feuilleton Trump. Résignés à le suivre à la trace comme des chiens pisteurs.

     

    Où en est l’homme orange aujourd’hui, pour ne pas dire l’orange-outang ? Voyons voir nos dossiers… Ingérence de la Russie ? Sympathie pour les suprémacistes blancs ? Négation des changements climatiques, quand des pans de la planète sombrent sous les flots déchaînés ? Têtes coupées au Bureau ovale ? Valse-hésitation quant au sort des «Dreamers» ?

     

    Une peau de banane le fera bien trébucher un jour. Propulsée de Moscou, peut-être. On en vient à rêver d’un coup de pouce de Poutine, c’est dire…

    Photo: Drew Angerer Agence France-Presse Hillary Clinton dédicace son nouveau livre à New York.

    Donald Trump nous fait penser au Joueur de flûte de Hamelin du conte allemand, ce dératiseur ensorceleur qui poussa les enfants de la ville à sauter du haut de la falaise.

     

    Lira-t-il le What Happened d’Hillary Rodham Clinton? se demandent ses compatriotes. Voire ! Leur président sait à peine déchiffrer les mémos tendus par son entourage. Alors une brique de 500 pages ? Il se la fera résumer en moins de 140 caractères. Et depuis quand ça l’empêcherait de commenter ? De fait…

     

    Respirer à fond

     

    Je me suis plongée dans le livre en question (attendu en français le 20 septembre sous le titre Ça s’est passé comme ça), moins pour apprendre quelque chose de neuf que pour entendre son point de vue.

     

    Et Hillary Clinton de mettre au banc des accusés ses « damnés courriels », Trump et ses ignominies, Bernie Sanders et sa gauche enflammée, les Russes machiavéliques, Le coup de Jarnac du patron du FBI, les médias fascinés par son adversaire, sa sous-évaluation du ras-le-bol populaire, sa féminité, bien évidemment : le fameux plafond de verre increvable…

     

    Elle glisse plus vite sur son manque de charisme personnel. Mais la dame s’est vraiment fait avoir. Clouée au pilori sous les huées de « Crooked Hillary ! », pendant que les Trump négociaient dans l’ombre sa chute avec les Russes.

     

    Amère et tentant de retrouver son souffle. Son lamento rejoint celui d’une grande partie de l’Amérique, en plus crève-coeur.

     

    Il n’existe aucune équivalence entre les torts d’Hillary Clinton et l’incapacité de Trump à gérer le pays. Le Post l’a écrit. Elle le répète. On est d’accord. Lui reste à encaisser. Pas facile…

     

    « Respirer à fond. Sentir l’air remplir mes poumons. C’est la bonne chose à faire. Le pays a besoin de voir que notre démocratie fonctionne encore, même si c’est douloureux. Expirer. Crier plus tard. »

     

    Elle a le sens du devoir, cette femme-là, avec sa foi méthodiste, ses idéaux de gauche mariés à son réalisme. Je sais : ça sonne un brin vieille école. Rempart contre le cynisme au pouvoir, cette vieille école-là, qui rime soudain avec gros bon sens.

     

    Moins que les élites économiques (Trump est plus riche que les Clinton), ce sont les élites culturelles qui révulsent l’électorat du président. Le savoir est devenu suspect au XXIe siècle, la compétence aussi. Cette aspiration vers le vide…

     

    Invoquer la cohorte des sages

     

    J’aime qu’Hillary Clinton cite dans cet ouvrage-confession des écrivains, des politiciens et des penseurs. Tout à son honneur de se rattacher à un héritage qui la dépasse, sans se croire investie seule de la vérité. Les références culturelles aident à réfléchir. Son ancien concurrent n’en a guère et ça paraît. Avec Hillary Clinton, on était, on est encore dans la civilisation. Ça rassure, même si elle a perdu.

     

    Des phrases de Nietzsche, de Henry James, de Nelson Mandela, de George Bernard Shaw, d’Eleanor Roosevelt, de Rainer Maria Rilke, de T.S. Eliot et compagnie émaillent sa prose. Autant de points d’appui à son rendez-vous manqué avec l’histoire, à son désir d’apaisement aussi, à ses inquiétudes quant à l’avenir de l’Amérique.

     

    Perdre une élection est une chose, la perdre aux mains d’un apprenti sorcier qui bousille tous les programmes sociaux et la planète en sus, une autre…

     

    Alors, elle tente d’apaiser ses remords en invoquant la cohorte des sages.

     

    Et de lancer au vent un extrait du Hallelujah de Leonard Cohen : « And even though it all went wrong\I’ll stand before the lord of song\With nothing in my tongue but Hallelujah ! »

     

    Pourra-t-elle se consoler un jour d’avoir échoué, même en dominant les suffrages populaires ? Hillary Clinton brandit un proverbe chinois pour s’excuser d’avoir failli : « Où il y a volonté de condamner, l’évidence suivra. »

     

    Des esprits malléables

     

    Blâmer les Américains eux-mêmes, elle le fait du bout des lèvres.

     

    Au Festival de Toronto, plus tôt cette semaine, le cinéaste militant Robin Campillo (auteur du très engagé 120 battements par minute) me faisait remarquer que ses compatriotes français, grands râleurs, advenant l’improbable élection d’un clone de Trump (Macron est mieux), se seraient levés massivement à travers le pays : « Il n’aurait pas tenu un mois… »

     

    Vrai. L’Hexagone sait encore monter aux barricades.

     

    À coup sûr, des voix protestent aux États-Unis, les artistes au premier plan. D’ailleurs, au TIFF, on entendait les cinéastes et les vedettes américaines commenter en passant vite « la situation chez nous ». Leurs films avaient été planifiés avant l’assermentation de Trump ; en 2018, ils répondront par la bouche de leurs canons aux dérives du chef de la Maison-Blanche. Mais ça prendrait davantage.

     

    On s’étonne qu’une horde d’Américains insoumis n’occupent pas la rue en agitant des casseroles, jour après jour. Le temps des grandes contestations semble là-bas révolu.

     

    Hillary Clinton, qui s’était levée jadis avec une foule rebelle et chevelue pour protester contre la guerre au Vietnam, sait bien que toute contestation s’amorce d’abord dans les esprits : « Durant la campagne de 2016, j’ai observé comment les mensonges s’insinuaient d’eux-mêmes dans les cerveaux, s’ils étaient martelés assez souvent », écrit-elle, en soupirant devant l’air du temps qui balaie la réflexion de la tête malléable des gens. Trop accablés, trop manipulés pour voir venir. On sent qu’elle brûle de crier, sans oser le faire : « Réveillez-vous ! »

     

    Et faites-le donc, Hillary !













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