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    Idées

    Trump et l’embourgeoisement des progressistes

    16 mars 2017 | Steven High - Professeur et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire publique à l’Université Concordia, l’auteur codirige le Centre d’histoire orale et de récits numérisés | États-Unis
    La désindustrialisation a provoqué une rupture majeure dans la vie de dizaines de millions de familles ouvrières, y compris celle de l’auteur.
    Photo: V. Kreinacke / Getty Images La désindustrialisation a provoqué une rupture majeure dans la vie de dizaines de millions de familles ouvrières, y compris celle de l’auteur.

    Bon nombre d’entre nous ont été stupéfaits d’abord par la décision du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne — le fameux Brexit — puis par l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Dans les publications que je lis dans les médias sociaux, les réactions se teintent principalement d’angoisse et d’indignation. C’est comme si nous avions été dépouillés du monde que nous connaissions. Résultat : nous avons les nerfs à fleur de peau et les émotions à l’état brut.

     

    Dans une certaine mesure, les membres de la classe ouvrière qui appuient le Brexit et Trump — dont le rôle a été déterminant — reconnaîtraient sans doute ces sentiments de désorientation et de réprobation morale. Après tout, des dizaines de millions de travailleurs de l’industrie ont vu s’écrouler leur univers après la fermeture d’usines et de manufactures ainsi que la délocalisation de leurs emplois vers des pays offrant une main-d’oeuvre bon marché.

     

    Aux États-Unis, le Parti démocrate — Bill Clinton en tête — a été l’artisan d’accords commerciaux qui ont entraîné d’innombrables pertes d’emploi. Plus récemment, le président Obama a tenté de nous imposer le Partenariat transpacifique. Le fait que ce soit Donald Trump, et non pas notre premier ministre Justin Trudeau, qui a porté le coup de grâce à ce projet en dit long sur la trahison des partis « progressistes » à l’égard des travailleurs. Si la colère du prolétariat blanc contre l’« élite culturelle » est intimement liée à des questions raciales, elle n’en demeure pas moins attisée par l’embourgeoisement des voix politiques progressistes.

     

    Un décompte effarant

     

    La désindustrialisation a provoqué une rupture majeure dans la vie de dizaines de millions de familles ouvrières, y compris la mienne. Le décompte des personnes touchées est effarant. Ainsi, entre 1979 et 2010 aux États-Unis, près de huit millions de postes ont été supprimés dans le secteur industriel. D’autres pays ont écopé tout autant. Par exemple, de 1990 à 2003, l’emploi manufacturier a diminué de 24 % au Japon, de 29 % au Royaume-Uni et de 14 % en France. Au Canada, entre 2000 et 2007, ce sont 278 000 ouvriers qui ont perdu leur gagne-pain. Les syndicats ont vécu une tragédie après l’autre. Certains ont entièrement disparu, victimes de la vaste défaite culturelle et politique subie par les travailleurs.

     

    Cela dit, la crise économique transcende les données statistiques. Au fil des ans, dans le cadre de mes fonctions de spécialiste de l’histoire orale, j’ai interviewé des centaines de licenciés. Un sentiment de trahison se dégageait de ces rencontres. Je n’oublierai jamais le récit d’un métallo américain. Quand l’usine qui l’employait a fermé ses portes, il allait célébrer ses 35 ans de service. Peu après la mise à pied, son ex-patron l’a appelé pour lui demander s’il tenait toujours à recevoir une épinglette commémorative. Le cas échéant, l’ouvrier était prié de se présenter à l’entrée principale de l’entreprise. « Vous savez, m’a relaté l’homme, tout était fermé. Alors, imaginez : mon ancien contremaître m’a remis l’insigne soulignant mes états de service à travers une clôture verrouillée par une chaîne. Il m’a tendu un truc et m’a dit : “ Voici ton épinglette pour tes 35 années de travail à l’usine.  »

     

    Au-delà de la destruction de l’univers social de l’atelier, il y a le démantèlement de la structure socio-économique élargie qui donne son sens à une vie consacrée au travail ouvrier.

     

    Bien sûr, la plupart des grandes villes finissent par passer à l’ère postindustrielle, mais des quartiers et des gens sont chaque fois laissés pour compte. D’abord, les travailleurs perdent leur emploi. Ensuite, quand leur quartier s’embourgeoise, ils perdent leur chez-soi. Comme les maisons, les partis politiques peuvent se rénover : certains prennent une nuance sociale-démocrate ; d’autres — auparavant progressistes — se reconstruisent un peu plus à droite. Ce n’est donc pas un hasard si la crise que traversent les sociaux-démocrates va de pair avec l’émergence d’une droite populiste.

     

    Une transformation du vote

     

    Nous en savons bien trop peu sur les conséquences politiques de la désindustrialisation ainsi que l’évolution des enjeux de race et de classe dans les zones dévastées. Aux États-Unis, depuis la Nouvelle Donne — ou New Deal — de Franklin D. Roosevelt, le libéralisme industriel s’appuyait sur le mouvement syndical ; aujourd’hui, seulement 6,7 % des travailleurs du secteur privé américain sont syndiqués. Avec l’effondrement de ce système, nous assistons à une véritable transformation des habitudes de vote du prolétariat blanc. Une évolution semblable se dessine dans d’autres pays.

     

    À tout le moins, le Brexit et l’élection de Donald Trump auront brisé le silence public sur la désindustrialisation. Et pourtant, on assiste à un virulent contrecoup politique, la classe moyenne libérale réduisant en miettes toute suggestion selon laquelle les ouvriers blancs favorables au Brexit ou à Trump ont peut-être de bonnes raisons de protester. Après tout, la plupart d’entre eux sont de race blanche, et donc, par définition, privilégiés. Tant que nous ne comprendrons pas pourquoi un si grand nombre d’électeurs de la Rust Belt ont voté à deux reprises pour Obama sans que cela les empêche de passer ensuite à Trump, nous risquons fort de voir l’histoire se répéter. La prospérité des uns s’est traduite pour d’autres par un coût considérable.













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