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    Chronique

    Houston, Porto Rico ne répond plus

    En quelques heures, le 20 septembre, les infrastructures du territoire américain de Porto Rico ont été projetées par l’ouragan Maria dans une machine à remonter le temps. Mais en ignorant pendant plus d’une semaine le sort de l’île alors qu’il s’était précipité au chevet des États affectés par Harvey et Irma, le président n’a fait que perpétuer une vision distancée, coloniale et raciste d’un territoire perdu, a-t-il dit, au milieu « d’un très grand océan ».

     

    Cette île des Caraïbes, déjà affectée par l’ouragan Irma passé à quelques encablures de l’île, a été frappée de plein fouet quelques jours plus tard par Maria. Désolée, l’île vit désormais dans l’obscurité : le réseau électrique est pratiquement détruit et ne sera pas rétabli avant Noël. L’eau ne peut donc plus être pompée ni assainie. Le réseau des télécommunications est quasiment inexistant et certaines zones demeurent coupées du reste du monde. Faute d’électricité, il n’y a pas d’accès à Internet (pas de transactions bancaires donc) ni d’air climatisé. Dans ce contexte, 86 % des hôpitaux sont à peu près opérationnels, mais les appareils de diagnostic, de soins, de réfrigération des médicaments et les blocs opératoires dépendent de générateurs, et donc de l’approvisionnement — inexistant, faute de réseau routier — en essence. Avec, à la clé, des morts à venir, et le risque que certaines maladies endémiques et épidémiques ne prennent le dessus. L’aéroport de San Juan enfin rouvert ne permet que des décollages sporadiques, car les radars sont endommagés, ce qui limite aussi la capacité de prévoir la survenance d’autres tempêtes — car la saison n’est pas terminée.

     

    Bien entendu, les îles voisines — Saint-Martin, Barbuda, Saint Barth, Anguilla, les îles Vierges — ont aussi payé un lourd tribut à la saison cyclonique. Mais voilà, Porto Rico, c’est les États-Unis. Or, pendant sept jours, l’occupant de la Maison-Blanche a préféré s’en prendre aux joueurs de la NFL et au leader de la Corée du Nord.

     

    Et lorsqu’il finit par évoquer le drame, une semaine après l’ouragan, c’est pour blâmer les Portoricains, leur mauvaise gestion des finances publiques et l’état de leurs infrastructures, cantonnant les habitants de Porto Rico, Américains de naissance, à une citoyenneté de seconde zone. Il est vrai que, dès le départ, leur accession à la citoyenneté est arrivée à un moment opportun, en 1917, permettant aux États-Unis qui entraient en guerre d’enrôler 18 000 conscrits portoricains. Et, s’ils peuvent être mobilisés à Porto Rico, les citoyens ne peuvent pas participer à l’élection du président et leur représentant au Congrès n’a pas de droit de vote en séance plénière.

     

    Il est exact que l’ouragan a frappé un territoire qui ne s’était jamais remis de la crise économique du milieu des années 2000, qui a déclaré faillite en mai 2017 et qui croule sous une dette de 70 milliards de dollars. Mais la mauvaise gestion des finances publiques n’est pas seule en cause. En effet, l’île subit de plein fouet l’application du Jones Act de 1920 qui impose que les biens transportés d’un port américain à un autre le soient sur des bâtiments construits aux États-Unis, battant pavillon américain, avec équipage américain. Alors que les États du continent peuvent mettre en concurrence l’industrie maritime avec le ferroviaire ou la route, Porto Rico est en situation oligopolistique : faute d’autres options, les mêmes marchandises coûtent deux fois plus cher à Porto Rico que dans les îles voisines.

     

    Étranglée au quotidien par l’application de cette loi inique dont John McCain demandait en juillet dernier l’abolition, Porto Rico est aujourd’hui asphyxiée. Pourtant, alors qu’il l’avait fait sans broncher pour le Texas dans la foulée de l’ouragan Harvey, le président a d’abord refusé de suspendre l’application de la loi Jones, soulignant les intérêts de l’American Maritime Partnership aux dépens des besoins de la population de Porto Rico.

     

    Dix jours plus tard, sous l’effet de la pression populaire, des parlementaires et des médias, le Bureau ovale a fait machine arrière : la loi Jones sera suspendue. Mais le mal est fait. La diaspora portoricaine, alimentée par un flot régulier d’insulaires qui choisissent de s’exiler sur le continent, dénonce l’empathie sélective — et le racisme implicite — du président.

     

    L’analogie avec l’ouragan Katrina, tournant de la présidence Bush fils, est réelle — même s’il est difficile de déterminer son impact sur ce président téflon. On se souvient notamment que les déplacés de Katrina ont substantiellement altéré la démographie du Texas voisin, où beaucoup sont restés, altérant donc aussi son profil électoral. Or l’exode massif des Portoricains vers la Floride, amorcé avant l’ouragan mais en passe de s’accélérer, pourrait avoir un effet similaire. Car une fois sur le continent, les Portoricains votent, comme tous les autres citoyens… ce qui pourrait faire souffler un vent de tempête sur les cartes de 2020.













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