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    Éditorial

    Les frêles épaules d’Aung San Suu Kyi

    Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a accusé à son tour mercredi l’armée du Myanmar de se livrer à du nettoyage ethnique à l’endroit des Rohingyas — ce qui ne fait aucun doute. Certes, Aung San Suu Kyi doit corriger son erreur et faire tout ce qui est en son pouvoir pour freiner l’escalade des violences et de la répression. Mais le ressentiment est ancien et sera difficile à déraciner.


    Près de 400 000 Rohingyas, dont 60 % sont des enfants, sont maintenant réfugiés au Bangladesh, fuyant une campagne de répression de l’armée myanmaraise consécutive à des attaques menées en août contre des postes de police par une nouvelle organisation armée aux circuits nébuleux, l’Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (ASRA). La campagne a fait à ce jour au moins 400 morts.

     

    Mais cela, Aung San Suu Kyi a refusé de le voir, réduisant la semaine dernière la répression menée par l’armée contre les Rohingyas et la crise humanitaire qui s’en est suivie à une légitime opération « antiterroriste ».

     

    Parce qu’elle a analysé la situation de façon aussi courte, plusieurs voix catastrophées se sont élevées sur la scène internationale pour déboulonner la statue de cette icône du mouvement démocratique et apôtre de la non-violence, à commencer par d’autres lauréats comme elle du Nobel de la paix — le dalaï-lama, la Pakistanaise Malala Yousafzai, l’archevêque sud-africain Desmond Tutu…

     

    « Si le prix politique à payer pour votre ascension politique au Myanmar est votre silence, lui a écrit ce dernier sur un ton profondément déçu, alors le prix est assurément trop élevé […]. Il est incongru pour un symbole de justice de diriger ainsi un pays. »

     

    Aung San Suu Kyi a fait savoir mercredi qu’elle prononcera mardi prochain une allocution télévisée pour « parler de réconciliation nationale et de paix ». On peut s’attendre à ce qu’elle se corrige — dans les limites de la realpolitik que l’environnement politique du Myanmar impose à ses convictions humanistes.

     

    Car si la « Dame » est devenue en 2015 chef de facto du gouvernement civil élu, après avoir passé le plus clair des années 1990 et 2000 en résidence surveillée, il reste qu’elle demeure sous surveillance dans la mesure où l’armée continue de contrôler très fermement les leviers de l’État et de l’économie. Le monde attend beaucoup d’Aung San Suu Kyi, mais on en oublie la précarité de sa situation.

     

    Elle a par ailleurs fait savoir mercredi qu’elle annulait sa visite prévue à l’Assemblée générale de l’ONU à la fin du mois. Une tribune où elle avait promis l’an dernier de « s’opposer fermement aux préjugés et à l’intolérance » et de promouvoir les droits de la personne, y compris ceux des Rohingyas, tout en demandant « à la communauté internationale de se montrer compréhensive et constructive ». Il n’est pas anodin qu’aujourd’hui elle décide de bouder la scène internationale et choisisse ostensiblement de s’adresser aux siens.

     

    C’est un conflit dont il ne faut pas oublier que ses racines remontent à la colonisation. Les Britanniques ne se sont pas privés au XIXe siècle de creuser les tensions intercommunautaires entre agriculteurs musulmans amenés en grand nombre du Bengale voisin et populations bouddhistes de l’ouest du pays. Ces Rohingyas ont encore été instrumentalisés par les Britanniques pour résister aux Japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors que le mouvement indépendantiste porté par la majorité d’ethnie birmane s’appuyait sur les Japonais pour le débarrasser des Anglais.

     

    L’indépendance faite, le passé a laissé des traces. La dictature militaire installée au début des années 1960 n’aura jamais rien fait pour déraciner les ressentiments. En fait, elle n’aura jamais eu d’autre projet national que celui de s’imposer par la force à la multitude des minorités ethniques qui composent ce pays aux frontières mal dessinées. Si, donc, les Rohingyas sont considérés comme la minorité la plus persécutée au monde, il reste qu’ils s’inscrivent dans une dynamique où les autres minorités ethniques — kachin, shan, chin, etc. — qui auréolent géographiquement le pays sont elles aussi victimes de répression depuis des décennies.

     

    C’est dire que le Myanmar vit depuis longtemps dans un état incessant de guerre civile et culturelle. C’est dans ce contexte difficile qu’on espère Aung San Suu Kyi capable de tenir tête à l’armée et de calmer le jeu — avec tout le doigté qu’on lui connaît.













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