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    L'ouragan «Irma», vécu de l’intérieur

    Le journaliste Laurent Czerniejewski raconte le passage de l’ouragan destructeur à Saint-Martin

    12 septembre 2017 | Laurent Czerniejewski - Agence France-Presse à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe | Actualités internationales
    L'Hôtel Mercure, à Marigot, pendant le passage d'«Irma», le 6 septembre
    Photo: Lionel Chamoiseau Agence France-Presse L'Hôtel Mercure, à Marigot, pendant le passage d'«Irma», le 6 septembre

    «Je ne retournerai pas à Saint-Martin»: après plusieurs jours coupé du monde, le correspondant de l’AFP, Laurent Czerniejewski, marqué par le passage d’«Irma» et ses conséquences apocalyptiques, a décidé de quitter l’île définitivement. Il raconte ses derniers jours sur place.


    Coupure d’électricité à 5 h 30, nous sommes calfeutrés dans la maison d’un ami sur la route de Pic Paradis (point culminant de l’île).

     

    J’ai avec moi mon sac à dos contenant quelques affaires de rechange et mon passeport, un ordinateur portable et mon appareil photo. Deux heures plus tard, lors du passage de l’oeil de l’ouragan, nous avons observé le désastre par les fenêtres. Dehors, l’apocalypse. Voiture détruite, arbres arrachés, le jardin est recouvert de tôles provenant des toits des voisins.

     

    Après le passage de l’oeil, l’enfer reprend. Le sol de la maison se met à bouger. Le vent fait un bruit d’enfer. Le toit est une passoire et nous tentons tous de trouver la position la moins inconfortable pour éviter l’eau. Le passage de l’ouragan semble interminable. Deux heures plus tard, le vent semble se calmer. Nous sortons observer les dégâts. Par chance, contrairement à des centaines de maisons à Saint-Martin, notre toit, en tuiles et pas en tôle, ne s’est pas envolé.

     

    Premier réflexe : vérifier l’état de la maison et la sécuriser pour le passage de José, le second ouragan, dont nous savons qu’il rode dans les parages. Les premiers témoignages de voisins, qui ont perdu leur maison, font état de pillages dans les magasins de l’île.

     

    Nous sommes complètement coupés du reste du monde. Pas de téléphone, pas d’électricité. Impossible de se déplacer. Pour aller où d’ailleurs ? Nous apprenons que le centre de gestion de crise a été déplacé de la préfecture, apparemment détruite, jusqu’à la gendarmerie de la Savane. Les rumeurs de pillages s’amplifient, vite confirmées par un gendarme que nous croisons. Ce sont des villas isolées, paraît-il, qui sont maintenant la cible des pilleurs.

     

    Nous sécurisons la maison pour la nuit. La famille qui m’héberge, un couple et leurs quatre enfants, est inquiète. Je n’ai plus de téléphone. Par chance, l’ami qui m’héberge dispose d’un téléphone satellite. Je dispose de quelques secondes pour rassurer ma femme et mon fils, rentrés en métropole quelques jours plus tôt.

     

    Le lendemain, après être allé prendre des nouvelles d’un collègue, lui aussi épargné, je me rends à moto à Baie Nettlé (près de Marigot, le chef-lieu), où se trouve mon appartement, ce qui me permet d’éviter les embouteillages. Le spectacle est effrayant. Presque toutes les maisons ont été décimées. Des tas de tôles, de branches, de ferraille jonchent les côtés de la route.

     

    Au sommet de la colline d’Agrément, quelques personnes, le téléphone portable levé vers le ciel, tentent de capter le réseau téléphonique. Je traverse Marigot dévasté. Près du cimetière, un catamaran de plusieurs tonnes est posé au milieu de la route. Un voilier a fracassé le mur du cimetière. Un troisième barre la route.

     

    Demi-sardine

     

    Traversée du quartier populaire de Sandy Ground. Il est ravagé. Les habitants s’activent à débarrasser les débris. Les supérettes chinoises, qui font régulièrement l’objet de braquages à main armée, sont pillées. La foule se réunit devant l’une d’elles et, passant sous le rideau métallique, vide le peu de marchandises qui restent.

     

    Je poursuis ma route. Les résidences de la Baie Nettlé ont été balayées par la violence des vagues. Mon appartement est toujours debout, mais tout autour, tout est détruit. Après avoir récupéré mes réserves d’eau et de nourriture, je reprends le chemin de mon abri de Pic Paradis.

     

    Le lendemain, la nouvelle du renforcement de José en ouragan de catégorie 2 nous ravage. Comment affronter une nouvelle fois des vents aussi violents, avec les déchets qui jonchent les rues ?

     

    Tant bien que mal, en nous rationnant, nous prévoyons un abri de repli, avec de la nourriture et de l’eau. Un verre d’eau le matin, une poignée de riz à midi, accompagné d’une demi-sardine en boîte. Les enfants ont faim. Nous avons soif. Mais nous avons vite compris que les secours que nous attendons n’arriveront pas avant le passage de José. L’inquiétude grandit.

     

    Dans la soirée, soulagement : nous apprenons que José va passer très au nord de Saint-Martin. Malheureusement, il devrait nous apporter pas mal de pluie. Or, le toit de la maison, s’il est encore entier, est une passoire. Moral à zéro. Mais l’espace d’un instant, nous captons le réseau téléphonique. Rapide message rassurant à la famille restée en métropole. Puis perte du réseau.

     

    Nouvelle remise en état de la maison. J’apprends dimanche dans la soirée que certains quartiers sont vite devenus malsains. Les renforts devraient arriver demain. Toute la journée, nous observons le ballet incessant des hélicoptères qui reviennent probablement de Quartier d’Orléans et se dirigent vers l’hôpital. Combien de victimes ? Le fait qu’aucun chiffre officiel ne soit donné me glace le sang.

     

    Prison

     

    Je tente de prendre des nouvelles de mes amis. Tous ont survécu à Irma, mais nombreux sont ceux qui ont perdu leur maison et tout ce qu’ils possédaient. La famille qui m’héberge parvient à se faire évacuer vers la Guadeloupe.

     

    Quant à moi, j’ai appris la veille que certains ont réussi à partir en avion. Je n’ai plus rien. Mon appartement a disparu, plus de téléphone, j’ai une bouteille d’eau avec moi et un morceau de pain. Je tente de rallier à pied l’aéroport de Grand Case pour rejoindre la Guadeloupe puis la France, où ma famille m’attend. Je parviens à passer les différents barrages, et arrive à l’aéroport où des centaines de personnes attendent un avion. Pour moi, une fenêtre s’ouvre et j’en profite égoïstement.

     

    Lorsque les roues de l’ATR quittent la piste de l’aéroport de Grand Case, où je suis arrivé il y a à peine deux ans, j’ai le sentiment de m’évader d’une prison. En prenant de la hauteur, je découvre un spectacle que probablement, en métropole, les téléspectateurs voient depuis plusieurs jours sur leur écran.

     

    Je suis maintenant à l’aéroport de Pointe-à-Pitre. Saint-Martin est derrière moi.

     

    Je n’émerge toujours pas du cataclysme et de l’angoisse dans lesquels nous avons été plongés.

     

    Je n’ai plus rien à Saint-Martin. Plus de logement, plus de boulot. Mais tous mes amis sont en vie.

     

    Je ne retournerai pas à Saint-Martin.













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