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    Tunisie

    Appel à d’autres révolutions

    Comment va la Tunisie, berceau des printemps arabes ? Six ans après la révolution qui a chassé du pouvoir le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, le pays est aux prises avec un cancer de la corruption qui, loin d’avoir disparu, s’est généralisé. Le premier ministre, Youssef Chahed, s’est engagé à prendre le taureau par les cornes — un pas dans la bonne direction. « C’est soit la Tunisie, soit la corruption », affirme-t-il. Le défi pour la jeune démocratie tunisienne est de parvenir à poursuivre sa révolution.


    « Il y a eu la révolution, mais rien n’a changé à ma connaissance. » Propos d’Imed Trabelsi, membre de la belle-famille de Ben Ali qui a tenu le pouvoir pendant 23 ans. En mai, l’ex-homme d’affaires de 42 ans a témoigné, à la surprise générale, devant l’Instance vérité et dignité, via un enregistrement vidéo depuis la prison où il purge une peine de plus de cent ans pour corruption. À la surprise générale parce que, pour la première fois, un membre du cercle familial du dictateur décrivait ouvertement comment il avait construit son empire en soudoyant les douaniers et en utilisant ses connexions présidentielles pour monopoliser des marchés d’importation et contourner les lois.

     

    D’autres crapules ont manifestement pris le relais.

     

    Car le fait est que le fléau de la corruption s’est répandu depuis la chute de Ben Ali. Hier chasse gardée d’une coterie, la corruption s’est démocratisée depuis six ans, pour dire les choses avec ironie, au point que le risque existe de « voir la Tunisie devenir un État mafieux », met en garde Chawki Tabib, président de l’Istance nationale de lutte contre la corruption (Inlucc).

     

    Sur papier, la Tunisie s’est dotée d’un important arsenal juridique anticorruption. Selon l’International Crisis Group, relève le journal Libération, la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la corruption, adoptée en décembre 2016, « est en phase avec les résolutions de la Convention des Nations unies contre la corruption ». Après quoi, fin février, le gouvernement a fait voter au parlement une « loi de dénonciation » protégeant les lanceurs d’alerte. Dispositions majeures, soit, mais seulement sur papier dans une large mesure, comme les budgets alloués à la lutte anticorruption sont limités et que la confiance de la population dans l’intégrité du processus l’est tout autant.

     

    À 41 ans, Youssef Chahed, plus jeune premier ministre de l’histoire tunisienne, a au moins le mérite de ne pas faire carrément l’autruche. Il paraît conscient de la gangrène de la corruption qui menace dangereusement la jeune démocratie tunisienne. Et semble prêt à agir, du moins jusqu’à un certain point. Fin mai, dans un geste sans précédent, il a cautionné un impressionnant coup de filet qui a donné lieu à l’arrestation d’une quinzaine d’hommes d’affaires et de cadres de l’administration soupçonnés d’activités de contrebande.

     

    Il trouve certainement intérêt à lancer cette cabale anticorruption. Si cette offensive fait des nerveux dans la classe politique, elle fait grimper sa cote de popularité dans l’opinion publique. La vie politique post-dictature en Tunisie est tumultueuse. M. Chahed est son sixième premier ministre depuis 2011. Il fait nécessairement le calcul, risqué, que sa cabale lui garantit une certaine longévité.

     

    La question est cependant de savoir dans quelle mesure il s’attaque aux réseaux profonds de corruption. « C’est peu dire que le chef du gouvernement avance en terrain miné. Sa principale faiblesse est que l’offensive s’avère, à ce stade, limitée », écrit Frédéric Bobin, correspondant du Monde à Tunis. Elle s’attaque avant tout aux « entrepreneurs émergents », ceux qui ont fait fortune sur le dos de l’affaiblissement de l’État depuis la révolution. « Mais aucune figure de l’élite traditionnelle n’a pour l’instant été inquiétée. » Ou si peu. Or, « il y a tout un système hérité de Ben Ali à démanteler », plaide M. Tabib, de l’Inlucc.

     

    À défaut, la révolution restera forcément incomplète. Et pendant que la corruption continuera de détruire l’économie, la colère sociale continuera de monter face à ce nouvel État démocratique qui n’arrive pas à tenir ses promesses d’emplois et de développement — ainsi qu’en témoigne l’ample mouvement de jeunes chômeurs (« On demande juste du travail », clamaient-ils) qui a balayé au printemps le sud du pays, comme en écho aux grandes manifestations de jeunes Marocains qui secouent le Rif voisin depuis des mois…

     

    C’est au demeurant une révolution dont on peut difficilement attendre de la petite Tunisie qu’elle la fasse seule, tant il devient clair que les enjeux de corruption sont interreliés et que les complicités sont internationales.













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