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    Victoire à la Pyrrhus?

    Recep Tayyip Erdogan, alias le « sultan », a-t-il gagné son pari d’officialiser et d’augmenter, par la voie d’un plébiscite, les pouvoirs déjà considérables qu’il exerce comme président de la Turquie ?

     

    Oui, si l’on considère superficiellement le résultat du référendum de dimanche, au cours duquel le projet constitutionnel soumis aux voix — contrôle direct du président sur le gouvernement, sur les instances judiciaires, pouvoir accru de gouverner par décrets, etc. — a obtenu l’appui de 51,4 % des électeurs.

     

    Non, si on y regarde de plus près. Et il ne s’agit pas seulement de la faible marge de la victoire du « oui ».

     

     

    Les conditions dans lesquelles s’est déroulé le débat en Turquie n’ont aucun rapport avec celles, par exemple, de l’Écosse en 2014 — une des campagnes référendaires les plus équitables et les plus belles qu’une démocratie ait récemment donné à voir.

     

    Les moyens mis à disposition des tenants des deux options étaient grossièrement inégaux. Selon l’opposition, l’État turc a directement dépensé des centaines de millions de dollars pour la campagne du « oui ». L’affichage dans les rues et le temps de publicité à la télévision avantageaient complètement un camp contre l’autre. Des assemblées du camp du « non » ont été sabotées (pannes d’électricité inopinées) ou intimidées.

     

    Tout cela, sous un régime d’état d’urgence et de restriction des libertés, avec des journaux fermés de force et des députés en prison (principalement du HDP, le Parti démocratique des peuples, prokurde et prominorités mais distinct de la guérilla du PKK).

     

    À bien des égards, la Turquie d’Erdogan était déjà devenue, durant cette campagne — anticipant sur la réforme constitutionnelle présentée —, un pays autoritaire aux mains d’un seul homme. Au-delà de la « lettre » du texte soumis aux voix, « l’esprit » de la réforme à la sauce Erdogan était déjà appliqué…

     

    Mais il y a plus… Certains régimes autoritaires laissent compter, de façon équitable, les suffrages exprimés le jour du vote, malgré des conditions électorales de moins en moins justes. Dans un tel cas, la commission électorale peut alors représenter le dernier bastion d’une séparation des pouvoirs par ailleurs battue en brèche.

     

    On pense au Venezuela chaviste, où l’opposition peut — ou pouvait encore, jusqu’aux législatives de décembre 2015 — remporter des élections ou des référendums… parce que, le jour du vote, on y comptait honnêtement les voix ! Et ce, même si les conditions générales y ressemblent de moins en moins à celles d’une démocratie.

     

    Malgré l’agressif dérapage autoritaire d’Erdogan au cours des derniers mois (vis-à-vis de son opposition interne, mais aussi des pays étrangers qui osent le critiquer, insultés à tour de bras et taxés de « nazisme »), on pouvait espérer un décompte honnête le jour du vote… ce qui explique que l’opposition, malgré toutes les injustices de la campagne, s’est prêtée au jeu et n’a pas boycotté l’exercice.

     

    Eh bien, selon l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, qui a une sérieuse expertise en la matière), non seulement les conditions de la campagne étaient injustes, mais le décompte lui-même pourrait être sujet à caution.

     

    Dans ses commentaires préliminaires, l’OSCE a concentré sa critique sur les conditions générales du vote, sans contredire l’argument des partis d’opposition, qui ont relevé le cas des bulletins de vote non estampillés (donc en principe non valides), mais néanmoins comptés… vraisemblablement au profit du « oui ». Le HDP, lui, parle d’une manipulation « à hauteur de 3 ou 4 pour cent » et va demander un recomptage des deux tiers des bulletins.

     

     

    L’entourage d’Erdogan dit que « gagner par 1-0 ou par 5-0, ça ne fait aucune différence ». Le « sultan » lui-même se fait menaçant, envoie paître l’OSCE et lui intime de « ne pas bouger ». Sur le changement constitutionnel, décrète-t-il, « la discussion est maintenant terminée ».

     

    Ce n’est pas la politique de la main tendue ou de la réconciliation. C’est la politique du bulldozer. Erdogan dit en substance : « On a gagné… et maintenant, tassez-vous ! »

     

    L’opposition aurait été certes assommée par un résultat de 55 ou 60 pour cent avec des procédures de vote impeccables. Mais aujourd’hui, contre cette « victoire » étriquée au parfum d’illégitimité, elle entend poursuivre le combat.

     

    Victoire à la Pyrrhus ? L’avenir le dira…













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