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    Environnement

    Baleines en péril

    Dix baleines noires sont mortes dans le golfe du Saint-Laurent dans les deux derniers mois. L’hécatombe pose un défi au gouvernement Trudeau. Fera-t-il passer les intérêts économiques des pêcheurs de l’est du Canada avant la protection d’une espèce en voie de disparition ?


    C'est l’émoi et la consternation chez les environnementalistes et les chercheurs spécialisés en biologie marine. Dix baleines noires sont mortes dans des circonstances mystérieuses depuis le début du mois de juin. C’est beaucoup compte tenu du fait que le troupeau de cette espèce en grave danger de disparition ne compte que 500 à 525 individus. À peine trois naissances ont été observées cette année.

     

    Les superlatifs ne manquent pas. Cette « catastrophe » fait peser de sérieux doutes sur la survie à long terme de l’espèce. Pour donner une juste idée de la gravité de la situation, il faut remonter au XIXe siècle pour trouver une situation analogue, alors que les baleines noires étaient traquées sans relâche par les baleiniers au large de Cape Cod.

     

    Il est encore trop tôt pour établir les causes définitives de la mort des baleines. Les résultats des nécropsies ne parviendront pas avant le mois de septembre, et ils ne permettront peut-être même pas de dégager des certitudes. L’an dernier, les scientifiques ont été incapables de déterminer la cause de la mort de trois baleines dans le golfe. Une fois mortes, les baleines entrent dans un cycle de putréfaction accélérée, si bien qu’il devient difficile pour les biologistes d’établir les causes et les circonstances de leur mort.

     

    Deux hypothèses circulent présentement, l’une improbable et l’autre plausible. L’hypothèse improbable ? Une algue rouge a libéré dans l’eau du fleuve des toxines qui se seraient révélées néfastes pour les baleines noires. L’algue rouge a déjà été mise en cause dans la mort de 10 bélugas, de 85 phoques et d’une quantité innombrable d’oiseaux et de poissons marins en 2008. Toutefois, aucun test n’a révélé la présence d’algues rouges dans le golfe cet été.

     

    L’hypothèse plausible, maintenant. Les baleines sont mortes après s’être empêtrées dans des filets de pêche ou après être entrées en collision avec des navires de pêche ou de croisière. Deux des baleines mortes présentaient d’ailleurs des signes de traumatisme, et une troisième des signes d’empêtrement dans des filets.

     

    Peu importe comment on aborde ce polar estival sur fond de biologie marine, le suspect numéro un reste l’activité humaine. Les biologistes marins ont remarqué la présence de 80 à 100 baleines noires dans l’estuaire du Saint-Laurent cet été, soit deux fois plus qu’à l’habitude. Or, l’habitat naturel des baleines noires ne se trouve pas dans le golfe du Saint-Laurent, mais plutôt dans l’Atlantique (au sud de la Nouvelle-Écosse) et dans la baie de Fundy.

     

    Le biologiste Alain Branchaud, directeur général, section Québec, de la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP), avance l’idée que les baleines noires seraient des réfugiés climatiques à la recherche de nourriture, la distribution géographique de leurs proies ayant été modifiée par le réchauffement climatique. Si tel est le cas, la présence des baleines noires dans le golfe sera loin d’être éphémère, et elle nécessitera une intervention beaucoup plus considérable de la part du gouvernement Trudeau.

     

    La réponse initiale du ministre des Pêches et des Océans, Dominic LeBlanc, est insuffisante. Celui-ci a écourté la saison de la pêche aux crabes dans un secteur fréquenté par les baleines noires, au grand dam des pêcheurs. Il a aussi demandé aux navigateurs, sur une base volontaire, de ralentir dans les voies navigables entre les îles de la Madeleine et la Gaspésie. Les pratiques de pêche seront également révisées, pour diminuer l’utilisation de cordages.

     

    C’est bien peu compte tenu du fait que les biologistes marins observent depuis quelques années déjà une recrudescence de l’activité des baleines noires dans le golfe, un secteur parmi les plus achalandés au Canada pour le transport maritime, la pêche et la navigation de plaisance. « C’était une bombe à retardement », constate Tonya Wimmer, biologiste au sein d’une société basée à Halifax.

     

    Nul besoin d’attendre les conclusions des nécropsies pour tirer des leçons de cette catastrophe. Ottawa ne doit pas envisager ce problème sous l’angle de l’économie de la côte est, mais sous celui de la protection d’une espèce en voie de disparition dont il faut freiner le déclin, et vite. Pour y parvenir, il faut créer une aire maritime protégée dans le golfe.

     

    Le ministre LeBlanc résiste à l’idée, pour ne pas nuire à l’industrie de la pêche. C’est une vision à courte vue. Il sera trop tard pour reprendre la conversation quand la baleine aura rejoint le dodo au firmament des espèces anéanties par le résultat de l’activité humaine.













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