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    Entretien

    L’amour au temps du narcissisme tragique

    10 octobre 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Éric Bernier, comme la metteure en scène Angela Konrad, a 52 ans. Un âge où l’on voit l’amour différemment, avec une plus grande lucidité quant à l’éventuelle finalité des relations.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Éric Bernier, comme la metteure en scène Angela Konrad, a 52 ans. Un âge où l’on voit l’amour différemment, avec une plus grande lucidité quant à l’éventuelle finalité des relations.

    Pour un deuxième automne de suite, on retrouve Éric Bernier dans une pièce dirigée par Angela Konrad. Une rencontre très stimulante pour le comédien. « Je dis souvent d’Angela qu’elle met le feu aux acteurs. Je ne sais pas comment elle y arrive, mais elle va chercher le meilleur de chacun, dans ce qu’il a de particulier. Elle nous donne une espèce de délinquance [qui permet] un dépassement des limites, des tics. »

     

    L’interprète se sent particulièrement proche de sa nouvelle création, Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me : « Un texte qui me touche vraiment, que je n’aurais pas pu jouer il y a 10 ans. » Comme la metteure en scène, il a 52 ans. Un âge où l’on voit l’amour différemment, avec une plus grande lucidité quant à l’éventuelle finalité des relations. Mais aussi, le vertige du vide et « de savoir qu’il nous reste moins de temps ».

     

    Le monologue expose la recherche d’amour, toujours déçue, d’un homme incapable d’entrer en contact « parce qu’il cherche un miroir de lui-même ». Il « projette sur l’autre tout ce qu’il désire trouver chez lui ». À travers ce protagoniste lucide, mais impuissant à s’en sortir, malgré toute sa culture, le spectacle nous renvoie à nos failles collectives, à notre quête tyrannique du bonheur.

     

    C’est en voyant le personnage qu’incarnait Éric Bernier dans Le royaume des animaux, au Quat’Sous, il y a un an, qu’Angela Konrad aurait eu envie de poursuivre sur le thème du narcissisme. Un commentaire sur notre époque ? « Il n’y a plus d’intimité, constate l’acteur. Le privé n’a plus de valeur, on dirait. Il faut absolument être vu. Et souvent, je vois beaucoup de désespoir là-dedans. Facebook et Instagram existent seulement depuis une décennie, mais je trouve que de manière insidieuse, ils nous ont un peu transformés. Il faut nourrir la machine, qui demande toujours plus d’images. »

     

    Cultures savante et pop

     

    « Ce fut un processus formidable de discussions », dit l’ancien collaborateur de Robert Lepage, qui aime s’engager dans les spectacles au-delà de son strict rôle d’acteur. Gros fan des Smiths depuis ses 15 ans (« je pensais que leur premier album avait été écrit pour moi »), il a ainsi suggéré à Konrad la musique au romantisme absolu, mais nihiliste du groupe britannique. Le singulier spectacle marie en effet références philosophiques, psychanalyse, théâtre, stand-up et chansons pop — aux liens si forts avec nos émotions. Le protagoniste est traversé par les tounes de Morrissey et de Shirley Bassey. « Quand les mots manquent, la musique vient compléter la pensée autrement. » Dans cette « espèce de cabaret », Éric Bernier partagera la scène avec des danseurs incarnant les douloureuses relations amoureuses passées et avec… un chien, sur lequel le protagoniste reportera sa soif d’affection inconditionnelle.

     

    Le comédien doit nouer un rapport intime avec le public, l’inviter à l’introspection. Jouer ce narcissique revient donc à l’inverse à poser un acte d’ouverture. « On dirait que ce n’est pas une performance habituelle de théâtre. Il n’y a pas vraiment de personnage. Je suis comme juste un canal pour le sens du texte. Mon but est d’être une espèce de contour, sur lequel les gens pourront se projeter. » Bernier admire les acteurs à la Isabelle Huppert qui maîtrisent cet art de s’effacer.

     

    Une qualité qui s’acquiert avec l’âge, croit-il. « Parfois, je vois de vieux acteurs et il n’y a plus chez eux cet ego de la jeunesse qui veut absolument exister et épater tout le monde. Et je sens que je m’en vais vers ça. J’y aspire. »

     

    Travailler moins

     

    Aux termes de sa participation à deux téléséries à succès, l’ex-vedette de Tout sur moi avait lui-même expérimenté « ce vertige du vide, ce sentiment de ne plus exister parce qu’on ne nous appelle plus ». Mais à l’inverse, un acteur très désiré, qui travaille trop ne sait plus qui il est, croit-il. « On devient comme une projection pour les auteurs, les réalisateurs. On représente exactement ce qu’ils recherchent à ce moment-là. »

     

    Cette pause aura finalement été bénéfique pour le comédien, lui permettant de mieux définir ses envies d’artiste. « C’est assez sain d’arrêter et d’être oublié un peu. »

     

    En novembre, à La Chapelle, on verra Éric Bernier dans Nina, c’est autre chose, de Michel Vinaver. Un spectacle créé en France, où, à son étonnement, Florent Siaud l’a choisi pour camper un syndicaliste parisien (avec l’accent !). L’interprète a aussi tourné dans Lâcher prise, une émission où il voit « un respect » de son métier.

     

    Alors que la télévision demande toujours aux comédiens « de reproduire ce qu’on a fait les années précédentes », la scène leur permet d’élargir leur terrain de jeu. « Au théâtre, on répète beaucoup, alors on ne va pas dans la facilité. Mais je trouve qu’en ce moment, avec toutes les productions de Fabienne Larouche, tout est fait tellement rapidement que les acteurs sont pris dans leurs habitudes. Je n’ai pas tellement le désir de travailler comme ça. J’ai envie d’apprendre des choses. »

     

    Voilà un artiste qui vieillit bien.

    Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me 
    Texte et mise en scène d’Angela Konrad. Inspiré d’Alain Badiou, Alain Ehrenberg, Sigmund Freud, Christopher Lash et Bernhard Stiegler. Du 10 au 21 octobre, à l’Usine C












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