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    Ces nouveaux dieux qui veulent redéfinir l’espèce humaine

    30 septembre 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Orchestrant un questionnement collectif, «Post Humains», première œuvre solo signée par Dominique Leclerc, va sonder à mesure les désirs et les limites du public.
    Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Orchestrant un questionnement collectif, «Post Humains», première œuvre solo signée par Dominique Leclerc, va sonder à mesure les désirs et les limites du public.

    La trace se perçoit à peine, une bosse minuscule sur le dos de sa main. Mais pour Dominique Leclerc, la micropuce RFID qu’elle s’est fait implanter, devant public lors d’une performance au dernier OFFTA, symbolise un enjeu majeur. Cet intrus anodin, qui pourrait un jour servir de clé électronique, est tout de même « la première technologie sans visée médicale à entrer dans le corps ».

     

    Avec sa pièce documentaire autofictionnelle, l’auteure s’est donné pour mission d’amener sur la place publique la question de l’« augmentation » du corps par la technologie.Jusqu’où va-t-on la pousser, que va devenir l’espèce humaine et qui va détenir le contrôle ? Elle qui fouille ces sujets depuis quatre ans a remarqué un inexplicable décalage entre l’Europe et le Québec. « Pourquoi ne parle-t-on pas de ces questions éthiques vraiment importantes, qui nous concernent tous ? »

     

    Première oeuvre solo signée par la cofondatrice des Biches pensives, Post Humains retrace une démarche qui s’amorce par une quête personnelle : diabétique, frustrée par sa dépendance à une technologie coûteuse dont les compagnies pharmaceutiques ont le monopole, l’actrice part chercher des solutions de rechange chez les cyborgs et biohackers. Des « créateurs qui inventent des outils leur permettant d’augmenter des sens ou des capacités ». Ou de compenser un handicap, tel l’artiste daltonien Neil Harbisson, dont « l’antenne liée à son cerveau lui permet d’“entendre” les couleurs »

     
    Le questionnement éthique, pour moi, se fait dans la rencontre. Et c’est une mise à nu, d’une certaine façon. J’invite le public à me rencontrer dans ma vulnérabilité, mes doutes.
    Dominique Leclerc

    Elle explore aussi le mouvement, plus impénétrable, des transhumanistes. Ses adeptes refusent souvent les limites naturelles (maladie, vieillissement, mort) de la condition humaine. Ainsi Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google (son essai La singularité est proche a inspiré la récente pièce de Jean-Philippe Baril Guérard), qui prédit un futur où l’humain et la machine fusionneront. « C’est carrément de l’anticipation, sauf que beaucoup de recherches se font, en nanotechnologies, en sciences cognitives. » Ce mariage donnerait naissance à une « entité omnisciente » : le post-humain.

     

    « On ne pourra pas arrêter le progrès ou ces gens-là, note Dominique Leclerc. Mais quelle société pourra encadrer les nouveaux êtres créés ? On a déjà beaucoup de difficultés avec la différence. » Si on peine à gérer des divergences « minimes » comme la couleur de peau ou la diversité sexuelle, comment se fera la cohabitation avec des humains aux capacités grandement améliorées ? Pointe le risque de créer des sous-catégories de citoyens…

     

     


    Or, en général, le mouvement transhumaniste est « très à droite » et réclame une liberté totale dans ce domaine. Les gouvernements commencent à investir beaucoup dans les nouvelles technologies. « Mais il faut aussi prendre le temps de s’interroger sur les impacts de ce qu’on crée. Ces questions se posent beaucoup dans les universités. Mais le pont entre ces penseurs et la population, en ce moment, je ne le vois pas. Il faut que les gens s’approprient le débat. »

     

    Pour Dominique Leclerc, l’enjeu crucial est la liberté. Puisque, à son instar, la grande majorité de la population est incapable de concevoir elle-même ces outils, qui va les contrôler ? « Est-ce l’entreprise qui aura développé la technologie qui va exercer une forme de contrôle sur moi ? » Qui seront ces nouveaux « dieux » créateurs de la forme humaine améliorée ?

     

    Humaniser les discours

     

    Orchestrant un questionnement collectif, Post Humains va sonder à mesure les désirs et les limites du public. « On a essayé de dresser un parcours cognitif du spectateur. Il n’y a pas de quatrième mur et la réflexion est toujours renvoyée dans le public. Celui-ci fait le chemin avec nous de nos quatre années de réflexion, durant lesquelles on a changé constamment d’opinion. » La créatrice cite l’évolution de son conjoint, Dennis Kastrup, passé de la crainte à une insensibilisation croissante. Ce journaliste allemand fera ses débuts sur une scène, et en français qui plus est (un apprentissage ardu qui ne serait plus nécessaire dans le futur : on pourrait se télécharger une nouvelle compétence linguistique…).

     

    Les approches et les visions varient aussi grandement chez les cyborgs et les transhumanistes. Dominique Leclerc désire éclairer cet univers vaste, hétérogène, dans toutes ses nuances. Et humaniser — c’est la force du théâtre — tous ses acteurs, ceux dont la démarche lui semble extrême comme ceux dont elle comprend très bien la motivation. Le comédien Didier Lucien en incarnera plusieurs, tandis que d’autres seront présentés par l’entremise d’entrevues filmées. On retrouvera aussi sur scène Cadie Desmeules, alias Push 1 Stop, « une sommité en design génératif, dont les visuels magiques interagiront en temps réel avec nous ».

     

    L’auteure qualifie son autofiction documentaire d’expérience humaine. « Le questionnement éthique, pour moi, se fait dans la rencontre. Et c’est une mise à nu, d’une certaine façon. J’invite le public à me rencontrer dans ma vulnérabilité, mes doutes. »

     

    Mais il y a de la beauté, rappelons-nous, dans cette fragilité humaine que certains aimeraient tant éradiquer.

    Post Humains
    Texte : Dominique Leclerc. Mise en scène : Dominique Leclerc et Édith Patenaude, assistées de Patrice Charbonneau-Brunelle. Une production de TRS-80, présentée du 3 au 14 octobre, à l’Espace libre.












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