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    Apprivoisez votre Schmürz

    25 septembre 2017 | Marie Labrecque - Collaboratrice | Théâtre
    Pour Michel-Maxime Legault, le Schmürz incarne le côté noir des personnages, ce qu’on refoule de soi ou les pensées négatives.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pour Michel-Maxime Legault, le Schmürz incarne le côté noir des personnages, ce qu’on refoule de soi ou les pensées négatives.

    « Cest un visionnaire », lance Michel-Maxime Legault à propos de Boris Vian. Dernière pièce écrite par le brillant touche-à-tout français, deux ans avant sa mort prématurée en 1959, Les bâtisseurs d’empire ou le Schmürz dépeint une humanité fuyant devant ses angoisses, préférant s’enfermer dans un univers qui se rétrécit plutôt que d’affronter l’extérieur. Une famille bourgeoise qui « se conforte avec ses possessions et a peur de l’étranger. S’ouvrir à l’autre est leur plus grande crainte », expose le metteur en scène, qui a le mandat « vertigineux » de monter au Théâtre Denise-Pelletier cette pièce atypique, qui vire de la comédie absurde à la tragédie.

     

    Afin d’échapper à un bruit menaçant, ces personnages archétypaux ne cessent de déménager plus haut. Et dans un logement toujours plus exigu. Mais une chose ne change pas : la présence dans un coin du Schmürz, être muet qui sert de souffre-douleur. Qui est ce Schmürz, qui « donne toute sa profondeur au texte » ? Indéfinissable, il défie les interprétations. « Est-ce l’étranger, l’immigrant ? La représentation de la mort ? Plus on essayait de le cerner, plus on se coupait de l’interprétation large de Boris Vian. »

     

    Pour Michel-Maxime Legault, le Schmürz incarne le côté noir des personnages. Ce qu’on refoule de soi, les pensées négatives. « Tout ce qu’on n’assume pas est mis dans un coin, tassé, frappé. Mais si on l’embrasse, on peut aller plus loin. » Seule à reconnaître l’existence du Schmürz et à refuser de le violenter, la fille adolescente rebelle finit ainsi par accepter ses propres doutes et angoisses. « Elle représente la jeunesse qui a de l’espoir et qui continue à évoluer. Tandis que ses parents se braquent et s’entêtent à se battre avec leurs propres démons. »

     

    Selon le créateur, l’aveuglement des parents est à notre image. « On est aussi une société qui vit dans le déni. On fait : on accepte l’autre, l’immigrant. Moi, ça me faisait rire d’entendre les gens qui, lorsque les [demandeurs d’asile] sont arrivés au Stade olympique, disaient qu’il faudrait aider les sans-abri avant d’aider les autres. Comme si on le ferait davantage ! On chiale et on est peu informés, on s’enferme dans nos idées préconçues. »

     

    L’auteur antimilitariste du Goûter des généraux a composé son oeuvre en pleine guerre d’Algérie, des références alors perceptibles. Aujourd’hui, cette pièce qui culmine par un long monologue décrivant un combat intérieur évoque plutôt le spectre inquiétant de « la guerre au sens large du terme ». Le conflit contre soi-même, contre l’autre.

     

    Les contradictions humaines

     

    Michel-Maxime Legault voit dans Les bâtisseurs d’empire une grande influence du Rhinocéros d’Ionesco. Sauf qu’il n’y est pas question d’idéologie. « Il y a beaucoup d’humanité dans le texte de Vian. » Notamment dans cette façon qu’ont certains personnages de se contredire sans arrêt, de réfuter ce qu’ils disaient deux pages plus tôt. Dans cette écriture ludique et musicale, les silences sont souvent plus éloquents que les répliques. « Les parents parlent, parlent pour se rassurer, parce que le silence est trop épeurant. »

     

    Cette manière « très forte » qu’a Boris Vian de s’amuser à défaire ce qu’il a installé, empêchant tout parcours psychologique clair chez les personnages, est l’un des défis que pose la pièce.

     

    Pour sa première mise en scène sur un grand plateau, Legault, qui a envie de « vraiment [se] mettre en danger », ne mise certes pas sur la facilité. Il fallait par exemple créer, sur la vaste scène, un décor qui rapetisse à mesure. « Avec le scénographe Jean Bard, on a beaucoup réfléchi à l’espace. On ouvre le plancher de Denise-Pelletier, et tout est en dessous. C’est un iceberg sur lequel les personnages essaient de survivre et dont ils peuvent tomber n’importe quand. Les murs avancent, ce qui fait en sorte que l’îlot devient très petit à la fin. »

     

    L’autre difficulté, donc, était de parvenir à ce que « tous les acteurs soient dans le même bateau. » Sa « formidable » distribution (Gabriel Sabourin, Josée Deschênes, Marie-Pier Labrecque, Marie-Ève Trudel, Olivier Aubin et Sasha Samar) collabore activement à la création du spectacle. « Les acteurs sont tous au service de l’oeuvre. Si bien que tout le monde peut intervenir. J’adore ce genre de processus parce que je n’ai pas la science infuse. Je crois plus ou moins au metteur en scène-roi, dit celui qui continue lui-même toujours à jouer en parallèle. Notre rôle est de réunir une équipe, d’orchestrer tout ça et, malgré les divergences d’opinions, d’arriver à un consensus en répétitions. Je trouve que l’acteur doit complètement assumer ce qu’il défend sur scène. »

    Les bâtisseurs d’empire ou le Schmürz
    Texte de Boris Vian, mise en scène de Michel-Maxime Legault. Du 27 septembre au 21 octobre, à la Salle Denise-Pelletier.












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