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    St. Vincent lance «Masseduction», superbe cinquième album

    13 octobre 2017 | Philippe Renaud - Collaborateur | Musique
    Sur «Masseduction», St. Vincent est soufflante de sincérité.
    Photo: Bryan Bedder Agence France-Presse Sur «Masseduction», St. Vincent est soufflante de sincérité.

    C’est un disque traversé par plusieurs thématiques, « le pouvoir, le sexe, les relations périlleuses et la mort », avait prévenu Annie Clark dans un communiqué annonçant la sortie, ce vendredi, de Masseduction, son cinquième album. Elle aurait pu ajouter aussi la drogue, les pensées suicidaires, la solitude et autres cafards de l’existence. Masseduction est un disque tiraillé par ses références musicales explosives et ses refrains lumineux derrière lesquels on lit des textes empreints de tristesse, même dans ses moments les plus loufoques. C’est aussi un sommet dans sa carrière, et de cette année musicale.

     

    En lançant son troisième album en 2014, l’auteure-compositrice-interprète Annie Clark, déjà tenue en haute estime sur la scène musicale indépendante, franchissait dans l’audace une nouvelle étape de sa riche carrière. Après trois savants albums de art pop raffiné et intelligent, St. Vincent, album poussant encore plus loin son désir d’exploration, allait lui permettre de remporter le prix Grammy du meilleur album alternatif de l’année. Une proposition artistique paradoxale, avec laquelle elle se révélait plus intimement tout en campant un personnage froid, robotique même, et autoritaire. Les chansons de cet album, au contraire, semblaient nous la faire découvrir comme elle n’avait jamais tout à fait osé le faire sur Marry Me (2007), Actor (2009) et Strange Mercy (2011).

     

    Vulnérabilité palpable

     

    Masseduction, ajoute St. Vincent dans le communiqué, « est différent, [interprété] à la première personne. Vous ne pourrez pas le vérifier, mais si vous voulez en apprendre sur ma vie, écoutez ce disque ». Difficile à vérifier, en effet, sinon pour un détail qui ne trompe pas : il y a, de la première à la dernière chanson, une vulnérabilité palpable. La voix qui craque sur la phrase qui fait mal. Annie Clark est soufflante de sincérité.

     

    Ça s’entend déjà dans la voix étouffée par le rythme mécanique et langoureux de Hang On Me. Puis dans l’angoisse qui perce le refrain badin de la suivante, Pills, presque un jingle publicitaire flanqué d’un rythme techno : « Pills to wake, pills to sleep / Pills, pills, pills every day of the week / Pills to walk, pills to think / Pills, pills, pills for the family ». Sa finale en diminuendo, ornée du saxophone de Kamasi Washington (il apparaît ailleurs sur l’album, toujours de manière discrète), évoque les dernières mesures de Bohemian Rhapsody de Queen : St. Vincent fait de sa vie compliquée un théâtre musical.

     

    Cartes sur table

     

    Sur la chanson-titre, elle met cartes sur tables, « I can’t turn off what turns me on », en évoquant à nouveau sa sexualité, rappelant ici, par son thème sadomasochiste (et, tiens, par son jeu de guitare qui grafigne !), le sulfureux Justify My Love de Madonna. Sur Sugarboy, St. Vincent augmente la cadence : bruyante techno-trance, refrain appuyé par un coeur, contrepoint d’accords de synthés rétro, c’est une version hystérique de la Bat Dance de Prince, St. Vincent comme on ne l’avait jamais entendue auparavant.

     

    L’autre moment érotique de l’album survient peu après, sur Savior. Comme pour la belle Los Ageless, St. Vincent emprunte la rythmique à pistons de Closer de Nine Inch Nails (voire le thème, avec des strophes telles que « You dress me in a nun’s black outfit / Hail Mary past, ’cause you know I grab it ») pour articuler sa mélodie, ornementée d’un simple motif de guitare funk — aussi lugubre que sexy, jusqu’à ce que tombe le plus joli des refrains.

     


    Si les deux tiers de l’album sont traversés par des expériences art rock/funk chromées par les boîtes à rythmes et les synthétiseurs — elle a collaboré en studio avec Sounwave, producteur de Kendrick Lamar, et le réalisateur Jack Antonoff —, un dernier tiers de chansons nous ramène St. Vincent dans le tangible et l’émotion pure.

     

    Le cri du coeur à l’ami perdu Happy Birthday Johnny fait allusion au même Prince Johnny qu’elle chantait sur son précédent album. L’épique chanson pop New York est presque un numéro de Broadway, avec ses violons et sa chorale, et son refrain où elle fait allusion à ses « héros » disparus, Leonard Cohen et David Bowie. L’énergie rock de ce dernier plane d’ailleurs sur la puissante Fear the Future, puis sur Young Lover, au récit inspiré par la relation qu’entretenait la musicienne avec la mannequin britannique Cara Delevingne.

     

    Oeuvre cohérente

     

    Introduit par l’interlude instrumental Dancing With a Ghost, l’adagio Slow Disco est magistral, sa mélodie porteuse, ses orchestrations de cordes simples mais fines, sa coda chantée par Joy Williams (ex-Civil Wars), son texte suinte la solitude. Masseduction se termine par une dernière ballade, Smoking Section, elle aussi construite comme un numéro de musical.

     

    Un remarquable cinquième album de St. Vincent, totalement éclaté sur le plan musical, tous les petits morceaux du miroir brisé de sa vie tumultueuse réussissant à constituer une oeuvre cohérente par la voix, l’émotion et la grande vision musicale de son auteure.

    Masseduction
    ★★★★ 1/2
    St. Vincent, Loma Vista Records












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