Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    La Corée du Sud racontée par ses fictions

    13 janvier 2018 |Fabien Deglise | Livres
    L’auteure sud-coréenne Han Kang publie une œuvre sensible qui laisse sa poésie étreindre la douleur et l’angoisse de l’être.
    Photo: Jung Yeon-Je Agence France-Presse L’auteure sud-coréenne Han Kang publie une œuvre sensible qui laisse sa poésie étreindre la douleur et l’angoisse de l’être.

    Leçon de vie par le grec

     

    Han Kang donne aux textes fondateurs ce pouvoir de refonder les existences humaines

     


    Renouer avec la vie au contact d’une langue morte : voilà le paradoxal destin que se construit l’héroïne du nouveau roman d’Han Kang, oeuvre sensible qui laisse sa poésie étreindre la douleur et l’angoisse de l’être.

     

    Elle est femme, atteinte depuis son plus jeune âge d’une étrange maladie qui lui fait perdre la voix. Les racines de son mal sont complexes. Sa mère ne voulait pas d’elle avant même de l’avoir mise au monde. Elle vient tout juste de divorcer sans avoir réussi à obtenir la garde de son enfant. La science échoue depuis toujours à percer le mystère de son aphonie. C’est dans des cours de grec ancien qu’elle va chercher les mots de son réconfort.

     

    Lui, c’est l’homme, professeur de langue. Il a passé sept ans de son enfance en Allemagne avant de revenir à Séoul, s’est frotté à Borges, connaît Platon dans ses moindres recoins et va aider la femme à traduire La République en coréen, sans faire de commentaires sur son mutisme, mais en lui rappelant que le grec utilisé par le philosophe était « comme un fruit mûr juste avant qu’il ne tombe ».

     

    Comme elle, son existence est marquée par une mystérieuse fatalité : il sait depuis son plus jeune âge qu’il va devenir aveugle. Ses lectures sont une façon d’éclairer son âme avant que la lumière ne s’éteigne. Dans un escalier, en présence d’un oiseau, l’homme et la femme vont mettre leurs pas sur une même trajectoire comme deux âmes soeurs qui se rapprochent lors d’un banquet.

     

    À grand coup de lumière, la plume de Han Kang, une des plus fulgurantes de la Corée en ce moment, balise les chemins de ces deux protagonistes cherchant dans des textes fondateurs une façon de réparer leurs fondations. L’obsession pour la langue, les lettres et la précision du mot se rencontre dans ce récit qui, deux ans après La végétarienne — une autre histoire d’obsession sous le signe du végétal —, renoue avec l’idée centrale de la survie par la reconstruction et avec des questions nécessaires sur la nature stupide de l’amour, qui peut tout détruire.

     

    « Une expression du grec ancien à la voix moyenne [dit] que la vérité détruit la stupidité. Est-ce vrai ? Lorsque la vérité détruit la bêtise, subit-elle des modifications sous l’influence de celle-ci ? De même, quand la stupidité détruit la vérité, se fissure-t-elle, elle aussi, puis s’effondre-t-elle avec elle ? »

     

    Entre ombre et lumière, entre noirceur et érudition, Han Kang impose un régime narratif dynamique et lumineux qui n’est pas sans rappeler celui de Platon passant par la voix de Socrate pour insuffler chez ses lecteurs ces questions dont les réponses ne sont jamais sans risque. Sans doute pour rappeler que la vie est aussi une marche en équilibre sur une poutre étroite, dans ce « vide qui ondule comme une eau d’un bleu vif », lorsqu’on s’est débarrassé de nos souffrances, de nos remords, de nos attachements, de nos chagrins et surtout de nos faiblesses.

     

    « Quel cours y donné-je ?

     

    Le lundi et le jeudi, une classe de grec ancien pour débutants et le vendredi, une classe du niveau moyen où on lit Platon. Chacune un effectif maximum de huit personnes. Ce sont des étudiants qui s’intéressent aux philosophies occidentales et des gens d’âges et de professions variés.

     

    Quelle que soit leur motivation, ceux qui apprennent le grec ancien ont quelques points communs. Ils ont une démarche et un débit assez lents et ne montrent pas facilement leurs sentiments (moi-même je suis sûrement de ceux-là). Est-ce parce qu’il s’agit d’une langue morte il y a longtemps, qui ne peut plus être utilisée dans la communication actuelle ? Un silence, une hésitation timide et un rire comme une réaction sans enthousiasme chauffent et refroidissent progressivement l’atmosphère de la classe. »


    Leçon de grec
    Han Kang, traduit par Jeong Eun-jin et Jacques Batilliot, Le Serpent à plume, Paris, 2017, 186 pages ★★★★

       

    La Corée dans l’ombre de ses mutations

     


    Deux mémoires conservant deux versions d’une même réalité se côtoient dans cette chronique sociale dressée par Hwang Sok-yong, ex-Coréen du Nord devenu une figure forte de la littérature sud-coréenne : les souvenirs de Park Min-woo, architecte de renom et homme d’affaires établi, réveillés par la lettre que lui adresse Cha Soona et par les récits lointains que cette amie d’enfance l’invite à conjuguer au présent.

     

    Ils venaient du même quartier populaire. Ils se sont rapprochés, puis ont poursuivi des trajectoires distinctes, dans la réussite et l’avancement pour l’un, dans la moyenne et l’ordinaire des masses pour l’autre, au coeur d’un pays dont les mutations rapides se mesurent aussi par les sismographes internes de chaque citoyen.

     

    En passant par ces destins croisés qui se recroisent, le romancier trace les contours d’une Corée qui ne se laisse pas aveugler par les lumières intenses de sa modernité et préfère ouvrir les yeux sur ce qu’elle lui a fait perdre. C’est la stabilité d’un couple, la solidité d’un tissu social renforcée par l’adversité et la solidarité pour Park ; c’est la mort d’un fils, les rêves d’un avenir meilleur pour Cha.

     

    Pas d’images d’Épinal dans ce texte solide et franc qui trouve son ciment dans les questionnements habituels de Hwang Sok-yong pour la justice sociale et pour les libertés individuelles, que la pression (ou la bêtise) du groupe vient parfois menacer.

     

    On est loin des figures festives de la K-pop — cette chanson populaire qui, depuis Séoul, fait naître la béatitude du sourire sur les visages de la jeunesse du monde —, un peu plus près des histoires de corruption dans le monde de la construction ou de ces appels à vivre dans un pays qui, en cherchant trop à croire en la beauté du futur, en vient à oublier de prendre soin de son présent pour vraiment permettre à tous d’arriver à cette fin.

     

    « Je ne saurais pas vous expliquer pourquoi soudain je m’adresse à vous. J’aimerais juste vous raconter comment j’ai vécu jusque-là, un peu comme je le ferais à une vieille amie. Ces dizaines d’années passées, quand j’y pense, ont été vaines, et je ne sais à qui m’en plaindre, mais je compte sur votre compréhension, j’ai envie d’en parler à quelqu’un qui me connaît depuis longtemps et de m’épancher auprès de lui. »


    Au soleil couchant
    Hwang Sok-yong, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Éditions Philippe Picquier, 2017, 168 pages ★★★ 1/2

     

    La lourdeur des traditions

     


    Ce n’est pas seulement parce qu’il a été journaliste et que sa plume, sans doute pour cette raison, a une efficacité redoutable. C’est aussi par l’inclinaison sociale de son regard que Chang Kang-myoung séduit avec ce récit sans concession qui sonde avec finesse et lucidité les douleurs intérieures de la jeunesse coréenne.

     

    Le titre a l’aigreur d’un kimchi trop salé. Il concentre les raisons qui poussent Kyena, 27 ans, à embarquer un jour pour l’Australie. Elle veut y poursuivre sa vie, comme étudiante d’abord et plus si affinités. Elle laisse derrière elle un amoureux, Ji-myeong, garçon de bonne famille, un emploi dans une banque d’affaires touchée par une affaire d’investissements frauduleux, mais surtout ses illusions sur un pays dont la modernité est trop souvent affligée par le poids de ses codes et traditions.

     

    « Je n’ai pas d’avenir en Corée, dit-elle. Je ne suis pas sortie d’une grande université, je ne viens pas d’une famille riche, ne suis pas aussi belle que Kim Tae-hui [célèbre actrice et mannequin née en 1980]. Si je reste en Corée, je finirai ramasseuse de détritus dans le métro. »

     

    Le ton est celui du journal, celui d’une jeune fille au regard critique qui met en perspective la sociologie de son présent, tout comme ses aspirations au contact de l’ailleurs et du lointain. Bien sûr, la condition de l’expatrié coréen en Australie n’est pas une sinécure. L’immigration se heurte au même genre de réticences et de préjugés peu importe l’endroit du globe où elle se joue. Mais elle pose ce cadre oscillant entre le documentaire et la comédie, dans lequel Kyena va finir par se définir, le tout dans un appel à la liberté, dans le cri d’une femme dont la tonalité et les fondations ont forcément quelque chose d’universel.

     

    « Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. J’ai donc réfléchi à ce qui me plaisait. Comme je suis gourmande, j’aime beaucoup tout ce qui touche à la nourriture et aux sucreries. Et puis j’adore aussi boire de l’alcool. Il est donc préférable pour moi de vivre dans un pays où la nourriture et l’alcool ne sont pas trop chers, où l’air est doux et le soleil toujours présent, et puis quand je vois beaucoup de gens autour de moi sourire tout le temps d’un air heureux, je me sens bien. Je n’ai pas envie de croiser tous les jours des visages fermés, crispés par la colère et l’angoisse. »


    Parce que je déteste la Corée
    Chang Kang-myoung, traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Mélanie Basnel, Éditions Philippe Picquier, Paris, 2017, 164 pages ★★★ 1/2












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.