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    Chronique

    Bédé pour un héros des bois

    Odile Tremblay
    13 janvier 2018 |Odile Tremblay | Livres | Chroniques

    L’autre jour, en parcourant la bédé pour enfants Michel et le loup scénarisée par Véronique Filion sur des dessins de Marie-Ève Guindon, alias Meg — deux filles issues de villages abitibiens —, un visage avec son poids de symboles m’est revenu en mémoire. Celui de Michel Pageau à Amos dans son refuge pour animaux sauvages blessés, repris désormais, entre autres, par sa fille Nathalie.

     

    Ce gars-là, disparu en octobre 2016, était un héros du Québec, issu de sa mémoire longue accrochée à la Nouvelle-France. Le type d’homme que tout le monde se plaît à voir comme un « personnage » et qui en possédait, il est vrai, tous les attributs.

     

    Longue barbe blanche à laquelle les ours s’agrippaient — dont Jos, son vieux copain de lutte —, carrure, hauteur et embonpoint, chemise à carreaux, charisme fou et un don de conteur. Ajoutez ce je-ne-sais-quoi de bourru et de tendre qui vous donnait envie de le protéger contre le cynisme du monde et le train de la modernité roulant sur ses terres trop vite à son goût.

     

    Cet ancien trappeur s’était converti à la sauvegarde de la faune dans ce refuge créé en 1986 avec sa femme, Louise, où les bêtes des bois viennent encore se faire soigner avant d’être relâchées en forêt. Seules celles ayant pris le goût des hommes seront pensionnaires à vie, devenues trop confiantes pour se méfier des prédateurs à deux pattes.

     

    Les visiteurs y affluent surtout l’été pour caresser les chevreuils, nourrir les orignaux, admirer lynx et chouettes lapones. Ce refuge, où tout le monde expédie les animaux sauvages blessés, est devenu l’attraction principale de la région. « Ça a pris du temps avant que Michel soit reconnu, m’explique Véronique Filion. Longtemps, les gens de la place l’ont appelé le quêteux, parce qu’il demandait de la nourriture pour ses animaux. »

     

    Parole de loup !

     

    Publié aux Éditions du Raccourci inaugurées pour l’occasion, cet album-là (une production entièrement régionale) est adapté d’une pièce de théâtre de Véronique Filion lancée en 2002 avec comédiens et marionnettes.

     

    La bédé, destinée aux petits de 8 à 12 ans, raconte l’histoire parfois légendaire de Michel Pageau par la voix d’un grand-duc qui crie Hou ! Hou ! Hou ! Les dessins sont jolis et naïfs, le texte, surtout axé sur le lien homme-loup avec leçons d’écologie à l’adresse des jeunes lecteurs. Son titre, Michel et le loup, constitue un clin d’oeil au merveilleux conte musical pour enfants de Prokofiev, Pierre et le loup, dont Gérard Philipe aura enregistré une narration mémorable.

     

    L’auteure trouvait le personnage du loup emblématique : « Si présent dans les contes de fées, à la fois noble et inquiétant. »

     

    Moi, je trouvais formidable que des créateurs abitibiens magnifient ainsi leurs racines et leurs légendes pour en témoigner au théâtre, en bédé, au documentaire aussi. Deux téléfilms avaient été consacrés à Michel Pageau et à sa famille. Aussi un ouvrage biographique publié en France au Seuil.

     

    Tant de figures phares du Québec gagneraient à sortir de l’ombre en pénétrant l’imaginaire des oeuvres. Pour nourrir les enfants qui méritent de connaître leur lignée, pour les adultes parfois, auxquels les personnages du coin de terre d’à côté sont peu familiers, pour la mémoire du peuple québécois. Il me semble que le ministère de la Culture devrait créer un programme encourageant ces initiatives locales là.

     

    Véronique Filion, qui a monté aussi une pièce de théâtre sur la première famille québécoise établie à Amos et créé un circuit historique de la ville, me dit que ce sont surtout les commandites privées et la municipalité qui poussent les projets du genre, sans grande implication de la province, hélas !

     

    Griffe d’ours et foin d’odeur

     

    Les auteurs ont mis en exergue de Michel et le loup une phrase de Pageau : « C’est dans les arbres morts qu’il y a de la vie. » La nature fut l’école de cet homme-là : « Mon éducation, elle s’est faite en observant les animaux, en suivant les migrations, la saison des amours, les naissances. On a toujours recueilli des bêtes à la maison. Et je peux t’assurer que, si tu ne donnes pas d’affection à un bébé animal, il mourra », m’avait-il confié.

     

    Je l’ai interviewé à deux reprises. En sept ans d’intervalle, son refuge, que la seconde génération avait pris en main, était passé d’artisanal à tout propret et fonctionnel, avec belvédères et mise aux normes ; côté factice irritant sa fibre nostalgique. La dernière fois, en 2008, son loup Che Che, covedette du domaine où leur duo vocal épatait les visiteurs, venait de mourir et Michel Pageau en avait le coeur tout chamboulé.

     

    Il m’avait emmenée, hors circuit public, dans la vieille maison de bois rond où fut élevée sa famille et les premiers animaux recueillis, vrai repaire de chaman aromatisé au foin d’odeur avec des peaux accrochées partout et cette griffe qu’il arracha à un pelage d’ours pour me l’offrir. Je l’ai regardée cette semaine, en refermant l’album. Elle m’est apparue précieuse, comme un don hors du temps appelant le partage.













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