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    Entrevue

    Les bons mots de l’urgentologue et poète Philippe More

    Le médecin ne peut renoncer ni à la lenteur de l’écriture ni à la vitesse de la salle d’urgence

    13 janvier 2018 |Dominic Tardif | Livres
    Philippe More intègre volontairement des éléments de vocabulaire médical à des poèmes.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Philippe More intègre volontairement des éléments de vocabulaire médical à des poèmes.

    Le Devoir vous amène de l’autre côté de la fiction, à la rencontre d’écrivains qui gagnent leur croûte dans des boulots plutôt éloignés de la littérature. En apparence.



    Est-ce que votre pratique de médecin influence votre pratique de poète ? demande-t-on à Philippe More. C’est — vous l’aurez sans doute compris à ce stade-ci — la question obligatoire de cette série de portraits. « Pas tant que ça, non », répond celui qui travaille à l’hôpital du Haut-Richelieu, de Saint-Jean-sur-Richelieu. Il passera pourtant l’heure qui suit à déballer des réflexions pointant vers le contraire.


    C’est que, bien qu’il soit beaucoup trop poli et beaucoup trop sympathique pour le dire de façon aussi acariâtre, Philippe More en a plutôt « plein le sarrau » que son oeuvre de poète soit sans cesse considérée à l’aune du stéthoscope qui lui pend au cou.


    Pourquoi avoir choisi la médecine, alors ? Essentiellement parce que le jeune Philippe se méfiait de « cette tendance [qu’il a] à vivre trop dans l’abstraction ». « La médecine d’urgence me permet de me placer au ras des pâquerettes. C’est difficile d’être plus dans le concret de la condition humaine et je suis sûr que j’en aurais été déconnecté si je m’étais dirigé vers des études en littérature. »


    Deux identités que notre époque, aveuglée par son amour des cases étanches, peine parfois à considérer dans toute leur complexité. « Lorsque j’ai publié mes premiers livres, chaque fois que je rencontrais des lecteurs et qu’on discutait de mes poèmes, c’était automatique que quelqu’un suggère que c’est la médecine qui les avait inspirés, alors que je les avais presque tous déjà esquissés à la fin de l’adolescence », se rappelle, sans amertume, celui qui achevait sa résidence en 2002 et dont le premier recueil, Théâtre de l’apesanteur, paraissait chez Poètes de brousse en 2006.


    « Le médecin est descendu de son piédestal, mais il traîne toujours une espèce d’aura qui transforme la vision des gens lorsqu’ils apprennent que celui qui est devant eux en est un. J’ai souvent plus parlé avec des lecteurs de leurs bobos que de littérature. »

     

    L’indicibilité de la douleur

     

    D’abord comme un pied de nez au réflexe compréhensible, mais agaçant, de ceux qui le réduisent à son serment d’Hippocrate, Philippe More intègre volontairement des éléments de vocabulaire médical à des poèmes, qu’il regroupe en 2010 dans Le laboratoire des anges (lauréat du prix Émile-Nelligan). Un livre esquivant l’écueil de l’écriture strictement biographique — on n’y trouve aucun je — pour mieux tenter de vaincre le caractère indicible de cette expérience éminemment intime, et difficilement communicable, qu’est la douleur.


    « Ce qu’on dit souvent, de manière un peu cliché, c’est que la première étape pour aller rejoindre une personne qui souffre — même si on sait qu’on ne la rejoindra jamais complètement —, c’est de tenter de mettre des mots sur ce qu’elle vit. C’est aussi exactement ce qu’on fait en poésie, que l’on peut souvent envisager comme une tentative d’empathie », explique celui dont le plus récent et cinquième recueil, Les âges concentriques, remonte à 2015.


    « La médecine, pour moi, c’est en grande partie l’apprentissage d’une langue, c’est-à-dire du langage médical, poursuit-il. Ce qu’on fait, comme médecin, c’est prendre quelque chose que le patient nous amène, sur lequel il a de la difficulté à mettre des mots, quelque chose de très informe, puis essayer d’enfermer cette souffrance-là à l’intérieur d’un concept, d’un diagnostic. En poésie, on prend aussi quelque chose de complètement informe, qui ne se nomme pas réellement, et on essaie de mettre du langage autour, mais en faisant exploser le sens fermé des mots. »

     

    L’accès aux soins de santé

     

    « Je suis convaincu que, lorsque certaines personnes vont lire ton article, elles vont se dire : “Coudonc, le temps qu’il perd à lire et à écrire de la poésie, il pourrait le prendre pour aller désengorger son urgence” », lance à la blague (à moitié) Philippe More. « Et je peux les comprendre : la question de l’accès aux soins de santé est tellement présente dans le débat public. »

     

    Avant de se déchaîner dans la section des commentaires, les plus prompts vitupérateurs de nos médecins devraient sans doute savoir que le doc More peine à arracher trois heures par mois à un horaire déjà bien engorgé (!) par sa vie de famille, par ses responsabilités de chef du département de médecine d’urgence de son hôpital, ainsi que par ses quarts de travail aux urgences et aux soins intensifs.

     

    « Autant j’ai besoin de la lenteur d’une période de trois heures d’écriture durant laquelle je ne produirai que quatre lignes, confie-t-il, autant j’aime la satisfaction immédiate de l’urgence, où je vois tout de suite le résultat de ce que je fais : la personne arrive avec l’épaule déboîtée, je remets son épaule en place et tout le monde est content. »

     

    « Mais il peut y avoir un danger à ne voir les gens que de manière unidimensionnelle, et à ce qu’on n’arrive pas à imaginer qu’un médecin puisse être autre chose qu’un médecin, qu’il puisse avoir un parent malade, par exemple, ou un enfant handicapé, qu’il puisse être champion de triathlon, musicien ou poète », conclut-il, en décochant au passage une flèche au ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, « pour qui tout dans la vie d’un médecin, même sa vie de famille, devrait passer au second plan ».

     

    « Sauf que je dois me méfier moi aussi de ce réflexe », affirme celui qui semble avoir du mal à ne pas d’abord diriger vers lui les critiques qu’il adresse aux autres.

     

    « Quand on voit quelqu’un en jaquette d’hôpital, blanc comme un drap, vomir dans un sac en papier, on a de la difficulté à l’imaginer comme autre chose que quelqu’un qui ne va pas bien. Et c’est toujours un danger, même pour le médecin le plus empathique, d’arrêter de voir l’individu derrière le malade. »

    Le laboratoire des anges
    Philippe More, Poètes de brousse, Montréal, 57 pages.












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