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    Faut-il vraiment que cesse la colère d’Achille?

    Maya Ombasic
    9 septembre 2017 |Maya Ombasic | Livres | Chroniques

    Dans son dernier livre, Civilisation : comment nous sommes devenus américains (Gallimard), le philosophe français Régis Debray constate, non sans ironie, que l’Occident entier est sous l’hégémonie américaine. Toutes les démocraties occidentales, écrit-il, malgré leurs variations culturelles et leurs soubresauts nationaux et nationalistes, sont des cultures locales qui crient à la survie et au respect de leurs différences face au rouleau compresseur nommé l’Amérique.

     

    Sa démonstration relève du génie. Les arguments sont si solides qu’il ne reste comme bouée de sauvetage que la méditation bouddhiste de pleine conscience : embrasser entièrement ce qui est. Et ce qui est, c’est l’incontestable transfert d’hégémonie, d’un paradigme de pensée et de vision du monde vers un autre : le français n’est plus la langue de la diplomatie, l’Halloween remplace la Toussaint, « le royaume de la rhétorique a doucement rallié l’empire de la statistique », les jardins de Luxembourg et les parcs Lafontaine de ce monde ne regorgent plus d’intellectuels ni d’étudiants concoctant les Mai-68 et les « Refus global », mais plutôt de joggeurs sophistiqués sur lesquels veille l’image d’une star de Nike qui carbure à la performance.

     

    On se mondialise aussi vite que l’on se « déshistorise » parce que les youtubeurs et les millennials ont remplacé l’institution par un équipement ! Dans un monde où l’image et l’espace ont détrôné l’écrit, la mémoire et le temps, il ne suffit plus de savoir qui on est, mais plutôt où on est dans l’espace par la géolocalisation qui suit chacun de nos mouvements à une seconde près.

     

    Tragédie en cours

     

    Résultat ? Contre cette mondialisation aliénante et amnésique gronde, comme une résistance, sur toute la planète, la colère d’Achille, héros d’Iliade, l’épopée dans laquelle il incarne l’archétype du héros tragique, ardent dans sa haine de l’injustice et créateur d’une morale fondée sur l’honneur et l’orgueil, tout le contraire de la morale judéo-chrétienne.

     

    Dans ces moments-là, la figure d’intellectuel prend tout son sens. Georges Leroux, notre philosophe-roi national, donne d’ailleurs l’heure juste sur l’état des lieux de la philosophie et des idées auxquelles on peut encore s’accrocher afin de mieux se retrouver dans le temps et dans l’espace.

     

    Dans un livre qui vient de paraître, Georges Leroux : entretiens (Boréal), le lecteur a le privilège de comprendre le passé, l’enfance, l’éducation, les influences, les maîtres de pensée, les affinités électives et tout ce qui a façonné cet intellectuel indispensable qui n’a pas peur de la place publique et dont la vie et l’oeuvre aident à mieux saisir le Québec d’antan et d’aujourd’hui.

     

    À partir des questions pertinentes de Christian Nadeau, professeur de philosophie politique à l’Université de Montréal, on suit son éducation classique chez les dominicains, puis les jésuites, éducation qui lui a transmis la dignité et les vertus morales à partir des exemples croisés de héros grecs et romains.

     

    L’humanisme, dont Leroux se veut l’héritier, se revendique surtout de la « dignité de la connaissance » et de la « grandeur de l’homme ». À part l’éducation classique, qui a survécu un peu au Québec grâce à la création des cégeps, la posture humaniste passe par l’ouverture aux courants de pensée autres que classiques et continentaux.

    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dans le livre «Georges Leroux: entretiens», le lecteur a le privilège de comprendre le passé, l’enfance, l’éducation, les influences, bref tout ce qui a façonné cet intellectuel indispensable.

    Les penseurs américains et anglophones sont importants pour le philosophe : de Martha Nussbaum à Gil Andijar, de Charles Taylor à Will Kymlicka, on leur doit l’idéal de convivencia, de pluralisme et d’altérité par excellence. La variété de l’enseignement et le souci de donner aux générations futures le sens de la continuité prennent parfois la forme, pour ce penseur original, d’un voyage en Grèce sur les lieux de mémoire avec ses étudiants.

     

    Véritable dépositaire des événements qui ont façonné le Québec, le vécu du philosophe qui se dévoile sous nos yeux aide à mieux saisir toute l’ampleur de la Révolution tranquille et de ce christianisme de gauche omniprésent dans les années 1960, mais difficile à mettre en mots, avoue le principal intéressé.

     

    Jusque-là, ça va, on a l’impression que Debray est dans le champ et que notre spécificité culturelle, intellectuelle et historique nous fera résister à l’hégémonie ambiante, notamment par notre pacifisme légendaire. Leroux se souvient avec tendresse de son professeur de jadis, le père André Pâquet, qui, avant même d’entamer la lecture d’Homère, disait d’ailleurs « qu’il faut que cesse la colère d’Achille ! », histoire de miser sur la maîtrise de soi.

     

    Georges Leroux, à le lire, personnifie l’idéal philosophique de Hannah Arendt, qui met la culture et l’éducation au coeur du projet démocratique. Le philosophe demeure critique de l’état des lieux de la pensée actuelle au Québec et donne raison, malgré lui, au constat de Régis Debray en disant : « Le travail s’internationalise, l’écriture devient partout la même… On a le sentiment de se trouver devant une scène uniforme, complètement mondialisée, où toute appartenance a été effacée. »

     

    Transposés à l’échelle locale, les mécanismes de la pensée binaire se traduisent par ce constat : pour parler du Québec d’aujourd’hui, la question nationale et identitaire a l’hégémonie sur tout le reste. Normal, dirait Debray, « cette rétraction ou crispation, qui signale une retraite, s’appelle culture ».

     

    Raison de plus de considérer ces entretiens avec Georges Leroux comme un livre indispensable, même si Christian Nadeau semble avoir oublié de lui poser une toute dernière question : faut-il aujourd’hui encore dire aux futures générations, capables de mettre au monde la sève sacrée du printemps des érables dans la vallée des avalés, qu’il faut vraiment que cesse la colère d’Achille ?













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