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    Rencontre

    Eva Ionesco et la quête du père

    9 septembre 2017 | Danielle Laurin - Collaboratrice à Paris | Livres
    «Il ne faut pas confondre une société permissive et les gens qui ont une grande perversité. Il y a des dingues. Ma mère, elle est malade, perverse», souligne l’actrice et réalisatice Eva Ionesco.
    Photo: Guillaume Baptiste Agence France-Presse «Il ne faut pas confondre une société permissive et les gens qui ont une grande perversité. Il y a des dingues. Ma mère, elle est malade, perverse», souligne l’actrice et réalisatice Eva Ionesco.

    « Il y a des photos de moi à poil enfant qui circulent encore sur Internet », se désole Eva Ionesco. Sa mère photographe, Irène Ionesco, l’a immortalisée très peu vêtue dans des poses lascives dès l’âge de 4 ans. Elle en a 52 aujourd’hui.

     

    « C’était affreux, monstrueux. C’était un crime », s’insurge-t-elle, affublée d’une jolie robe légère à motifs et de sandales dorées à talons plats, dans la moiteur de cette fin d’été parisien.

     

    « Je ne suis pas contre l’érotisme en règle générale, mais avec les enfants, non, ça c’est niet », tranche Eva Ionesco, dont le premier livre, Innocence, directement inspiré de son enfance bafouée, fait partie des 581 parutions de la rentrée littéraire française. Depuis lundi, il est aussi entré, avec 15 autres fictions françaises, dans la course au prix Renaudot.

     

    Les Inrocks, Libé, l’Obs… la presse accorde une place de choix à l’auteure. Elle y apparaît en tenue recherchée, savamment maquillée, le plus souvent avec des airs de vamp étudiés, surjoués. Chevelure vaporeuse et regard séducteur à l’appui. Paradoxale, Eva Ionesco ?

     

    Dans son livre, celle qui a été si souvent déshabillée par sa mère ne cache pas son appétit pour les fringues sophistiquées. Elle raconte d’ailleurs les virées frénétiques qu’elle faisait avec sa mère dans les boutiques londoniennes, à la recherche de vêtements rares empreints d’excentricité…

     

    Vêtements qu’Irène Ionesco confisquait ensuite dans une armoire sous clé et ressortait comme appât ou récompense pour faire poser sa fille, dont les photos étaient ensuite vendues à des magazines.

     

    « Ma mère, elle est malade »

     

    L’alibi d’Irène Ionesco, ex-danseuse de cabaret d’origine roumaine née à Paris en 1930, et issue d’un inceste, nous est-il révélé dans Innocence : il s’agissait d’art. C’était à l’ère de la libéralisation des moeurs, dans les très permissives années 1970. « Il y avait beaucoup d’artistes, et de femmes artistes à l’époque à Paris, qui faisaient de l’art érotique, pour faire fantasmer les hommes », indique Eva Ionesco. Mais ça n’explique pas tout à ses yeux, loin de là : « Il ne faut pas confondre une société permissive et les gens qui ont une grande perversité. Il y a des dingues. Ma mère, elle est malade, perverse. »

     

    Innocence. Le titre de l’ouvrage renvoie à ceci : « Ma mère disait très souvent de moi que j’étais innocente. Mais c’était à double tranchant, se remémore Eva Ionesco. C’était : vous savez, elle pose comme ça, mais elle ne sait rien du sexe, des hommes, pour elle, ça ne veut pas dire grand-chose d’écarter les jambes… »

     

    Ce n’est pas la première fois qu’Eva Ionesco relate son enfance. Elle l’a déjà fait en 2011 dans son film My Little Princess, avec Isabelle Huppert dans le rôle de la mère vampire. Comme dans Innocence, outre les poses interminables de photos prises sous la contrainte, la cinéaste revenait sur la pauvreté crasse de ses jeunes années alors qu’elle partageait un petit logement avec son arrière-grand-mère tandis que sa mère vivait seule tout à côté dans son appartement studio.

     

    À la sortie du film, d’abord présenté dans le cadre de la Semaine de la critique au Festival de Cannes, la cinéaste précisait que c’était très en dessous de ce qu’elle avait vécu.

     

    À la recherche du père

     

    Elle se félicite aujourd’hui d’être allée beaucoup plus loin dans son livre, qui nous fait découvrir mille et une facettes de sa petite enfance à Paris, à Londres, mais aussi à San Francisco et en Espagne, jusqu’à sa 11e année. Surtout, elle se réjouit d’avoir donné une place à son père, grand absent de son film… et de sa vie, à partir de l’âge de 4 ans.

     

    On comprend que la mère faisait obstruction à la relation père-fille, pour mieux garder la petite sous son joug. Ce n’est qu’à 10 ans, deux ans après la mort de son père, qu’Eva apprendra son décès. Elle ignorera aussi longtemps, jusqu’à récemment, où il est enterré.

     

    On comprend aussi finalement dans ce livre aux allures d’enquête que ce père né en Hongrie, aux accointances nazies, demeure en grande partie un mystère pour sa fille. À peine si Irène Ionesco lui a remis quelques photos où il apparaît aimant, en compagnie d’une petite Eva ravie.

     

    Dans son enfance, raconte l’auteure, sa mère la menaçait quand elle se montrait rétive, disant qu’elle avait dans ses gènes la méchanceté de son père nazi. « C’était très troublant, se souvient la femme de 52 ans. Je me disais : quelle est la partie de moi qui est très mauvaise et qui veut tuer l’autre ? Ça m’a profondément perturbée. »

     

    Une suite de procès

     

    Vers l’âge de 12-13 ans, Eva s’est vue séparée de sa mère. Irène Ionesco a perdu la garde de sa fille, qui a été confiée aux services sociaux et a passé plusieurs années en centre d’accueil, avant d’écumer les boîtes de nuit parisiennes. Mais cette partie de sa vie va figurer dans un prochain livre, confie Eva Ionesco, qui a renoué un temps avec sa mère, avant de rompre tout lien avec elle il y a une dizaine d’années.

     

    « J’ai cessé de la voir à partir du moment où j’ai compris qu’elle ne me donnerait jamais les négatifs des photos qu’elle avait prises de moi », précise-t-elle. Depuis, les deux femmes se parlent par tribunaux interposés. La fille a finalement obtenu que les fameuses photos ne soient plus diffusées sans son consentement. Et la mère a finalement été condamnée pour « sexualisation malsaine » à l’égard d’une très jeune enfant.

     

    Ces jours-ci, Eva Ionesco peaufine un scénario en collaboration avec son mari, l’écrivain Simon Liberati, qui a lui-même publié il y a deux ans sous le titre Eva (Stock) un roman sur l’enfance tourmentée de sa femme. Il a d’ailleurs été poursuivi en justice, en vain, par Irène Ionesco, qui voulait l’obliger à censurer certains passages sur elle.

     

    Le scénario des deux auteurs s’inspire encore une fois de la vie d’Eva Ionesco, mais en partie seulement. « C’est la fin de la première histoire d’amour, et de toutes les bêtises qu’on a faites encore une dernière fois pour passer le cap de l’âge adulte », résume la cinéaste, précisant que dans la distribution de ce film qu’elle s’apprête à tourner au cours des prochains mois, on retrouvera son fils de 22 ans. Et, encore une fois, Isabelle Huppert.

     

    Entre-temps, Eva Ionesco ne lâche pas le morceau. Elle veut s’attaquer aux sites Internet, dont le géant Google, qui perpétuent les photos pédopornographiques que sa mère a faites d’elle : « Il faut absolument que je les fasse enlever. C’est long, c’est compliqué, c’est les États-Unis… Mais je vais enclencher ! » laisse-t-elle tomber. Dans ses troublants yeux gris-vert, des éclairs de fureur.

    Innocence
    Eva Ionesco, Grasset, Paris, 2017, 432 pages












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