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    Sébastien La Rocque construit ses romans comme il assemble des armoires

    26 août 2017 | Dominic Tardif - Collaborateur | Livres
    «Abandonner la littérature, c’était peut-être, oui, d’une certaine manière, tuer le père», souligne Sébastien La Rocque.
    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Abandonner la littérature, c’était peut-être, oui, d’une certaine manière, tuer le père», souligne Sébastien La Rocque.

    De l’autre côté de la fiction. Durant tout l’été, «Le Devoir» part à la rencontre d’écrivains gagnant leur croûte dans des boulots plutôt éloignés de la littérature. En apparence.


    Il y a naître dans une famille valorisant la lecture, et il y a naître entre les paragraphes d’un manuscrit. « Ma mère me racontait — je ne sais pas si c’est vrai — que j’aurais été conçu entre deux pages de roman, pendant une pause d’écriture », rigole Sébastien La Rocque, même si sa conception de la littérature rejette par ailleurs toute vision romantique qui oserait décrire l’écrivain comme une sorte d’élu du destin.

     

    Alors qu’il n’a que 41 ans, l’éditeur et romancier Gilbert La Rocque (Le nombril, Serge d’entre les morts, Le passager) meurt subitement, en plein Salon du livre. Son fils, Sébastien, n’en a alors que seize et ne cessera pas pendant plusieurs années de se débattre avec un legs paternel aussi imposant qu’étouffant.
     

    Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Après s’être durci les mains dans les éclisses de bois, Sébastien La Rocque a renoué avec l’écriture.

    Résumé d’un curriculum vitae échevelé : après de brèves études en lettres, Sébastien La Rocque se tourne vers la basse (il avait déjà porté le pantalon de spandex en tant que chanteur d’un groupe métal), découvre le jazz, récolte quelques chèques de paie au sein d’un orchestre de noces italiennes, visite tous les bars de la province en reprenant les succès du top 40, avant de se laisser gagner par le désenchantement à force de contrats affligeants. « C’est difficile de te prendre pour une rock star un mardi soir à Kirkland Lake, Ontario », se rappelle aujourd’hui, à l’aube de la cinquantaine, celui qui publiait en avril dernier au Cheval d’août Un parc pour les vivants, obsédant premier roman traversé par la question de la mémoire et de la filiation.

     

    La basse remisée dans son étui, La Rocque retrouve le chemin de la littérature, habité par une soif de sens que lui permettait plus difficilement d’apaiser la musique. Il accomplit un baccalauréat, une maîtrise ainsi que trois ans de doctorat, en se nourrissant presque littéralement de ses lectures, jusqu’à ce que la réalité le foudroie à nouveau.

     

    « Il fallait que je gagne ma vie, et enseigner ne m’intéressait pas. Le milieu universitaire, je l’ai beaucoup aimé, mais quand j’étais au doc, je voyais des profs qui passaient 40 heures par semaine à remplir des demandes de subvention », se souvient-il, alors que nous invoquons le Michel de Un parc pour les vivants, personnage d’intellectuel envisagent la vie de la pensée comme un interminable sprint. « Ce n’était pas ça, pour moi, la littérature. »

     

    Que faire alors ? Appeler le beau-frère, tiens. « On a toujours été très proches. Comme il travaillait pour un antiquaire de la rue Notre-Dame, il faisait des petits contrats le week-end. J’ai commencé à l’aider à décaper, à restaurer des antiquités. J’ai appris l’ébénisterie en démontant des meubles. Puis on s’est mis à fabriquer des tables, des reproductions d’antiquités. On s’est promené un peu partout pour les vendre. Un gars qui avait capoté sur nos affaires m’appelle deux semaines après nous en avoir acheté et il me dit : “J’ai un client qui veut deux petites armoires. Tu peux me faire ça, han ?” J’ai répondu : “Pas de problème.” Mais il y en avait un problème : je n’avais jamais fait ça de ma vie, construire des armoires. »

     

    L’importance de la structure

     

    La littérature, toujours plus retorse qu’on le soupçonne, ne baissera pas les bras face à Sébastien La Rocque, malgré ses nombreuses tentatives de rupture définitive. « Pendant sept ou huit ans, je n’ai pas lu un livre, assure-t-il. J’étais encore abonné au Devoir, mais je ne le lisais pas. C’était parfait pour partir les feux. Mais j’avais toujours ma bibliothèque qui remplissait un mur. Je n’étais pas capable de m’en débarrasser. »

     

    Après s’être durci les mains dans les éclisses de bois, en construisant armoires, tables et commodes, Sébastien La Rocque renoue éventuellement avec l’écriture, désormais muni d’une compréhension plus aiguisée pour le rôle d’une structure solide dans l’édification de n’importe quel projet, peu importe qu’il faille l’assembler à partir de planches de merisier ou à partir de la matière visqueuse du langage.

     

    « J’ai compris que, lorsque j’écrivais, je n’avais pas de méthode de travail, confie-t-il. En faisant des meubles, tu te rends compte qu’il faut que tu détermines un certain ordre de tâches à accomplir avant de commencer. Il faut que tu dessines tes meubles, que tu débites tes morceaux. Cette méthode-là a inconsciemment influencé mon travail d’écriture. Plus j’y pense et plus je crois que je ne serais jamais revenu à la littérature si je n’étais pas passé par l’ébénisterie. »

     

    Debout chaque matin à quatre heures, parfois même à trois, Sébastien La Rocque boit son premier café en tant qu’écrivain, en équarrissant des phrases, avant de rallier son atelier d’ébéniste. « Une fois le banc de scie parti, je tombe dans une sorte de transe, explique le barbu. Je deviens moi-même une machine. Je suis un médium entre le bois et la patente à construire. Je me mets de la musique et j’embarque là-dedans pendant une semaine, deux semaines. »

     

    Ah oui, quel genre de musique ? « Pas mal de tout. Beaucoup de métal, évidemment. Je me suis aussi tapé les cours de Foucault, Deleuze, Barthes et Bourdieu au Collège de France. Ça m’a replongé dans ma période universitaire et ça m’a permis de me rendre compte que… j’avais pris la bonne décision en quittant cette vie-là ! »

     

    Tuer le père

     

    Tous ces détours auront permis à Sébastien La Rocque de se réconcilier avec l’héritage de son père, pour mieux le sublimer, si bien qu’aujourd’hui, aucune autre séparation, brève ou longue, entre la littérature et lui ne se profile à l’horizon.

     

    « À l’âge de dix ans, j’allais dans le bureau de mon père et il me parlait de Proust, de Faulkner, de Céline. On avait une bonne relation, mais une relation essentiellement littéraire. Je n’ai pas eu l’occasion de le confronter, de m’obstiner avec lui », regrette-t-il, en évoquant ce passage permettant normalement à un enfant de façonner son identité. « Abandonner la littérature, c’était peut-être oui, d’une certaine manière, tuer le père. J’ai heureusement fini par découvrir que je n’étais pas Gilbert La Rocque. Je suis Sébastien La Rocque. » Enchanté, monsieur l’ébéniste. Enchanté, monsieur l’écrivain.













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