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    Dans l’ombre des films

    Le merveilleux monde des Plouffe

    Louis Hamelin
    8 juillet 2017 |Louis Hamelin | Livres | Chroniques

    Durant tout l’été, Le Devoir vous invite à redécouvrir des oeuvres littéraires condamnées à vivre dans l’ombre de leur adaptation à l’écran. Quatrième chapitre d’une série de douze : Les Plouffe de… Roger Lemelin.


    « Y a pas de place, nulle part, pour les Ovide Plouffe du monde entier… » Lancée par un Gabriel Arcand bouleversant en jeune esthète sur la brosse, la phrase continue de résonner. Personne, à moins d’être un Y convaincu que l’histoire du cinéma québécois commence avec La grenouille et la baleine, ne l’a oubliée. Mais on chercherait en vain cette réplique dans le roman dont fut tiré le scénario du film de Carle. Cette tirade d’Ovide, par contre, y est, clôturant la première partie du livre, aussi marquante à l’écrit qu’à l’écran : « J’ai des millions de mots qui voudraient sortir. […] Vous voulez chanter l’opéra ? On rit de vous. Vous voulez vous conduire en monsieur avec les femmes ? Elles vous traitent de tapette si vous n’êtes pas champion avec des muscles gros comme ça. »

     

    Ovide a 28 ans ; l’aîné, Napoléon, en a 32. Ils vivent tous les deux en appartement, avec frère et soeur et ces locataires à vie que sont leurs parents. Aujourd’hui, c’est en Afrique du Nord et ailleurs que le chômage chronique et les boulots de misère condamnent des générations complètes à la tutelle familiale. Et relire Les Plouffe en 2017, c’est se dépouiller de tous les sacro-saints acquis de la Révolution tranquille et replonger dans le mélange d’hébétude ensoutanée et d’innocence heureuse que d’aucuns ont qualifié d’« héritage de la pauvreté ».

    Photo: ICI Radio-Canada Relire «Les Plouffe» en 2017, c’est se dépouiller de tous les sacro-saints acquis de la Révolution tranquille et replonger dans le mélange d’hébétude ensoutanée et d’innocence heureuse.
     

    Un héritage dont l’auteur du roman, Roger Lemelin, s’est, il faut le dire, plutôt bien accommodé. Il était plus vite sur ses patins que son Ovide, et semble avoir assimilé très tôt la leçon que son personnage apprend à la dure : les femmes préfèrent les sportifs. Il s’essaie à la boxe, mais est trop myope pour parer les coups et les lentilles de contact restent à inventer. Il rêve des Olympiques d’hiver, mais se fracasse une cheville en sautant à ski. Adieu, pente douce. C’est sur son lit d’hôpital qu’il découvre cet éternel prix de consolation : la littérature.

     

    Lemelin est un surdoué. Il écrit Au pied de la pente douce, un gros roman, avant d’avoir 25 ans. Le livre paraît à Montréal, puis à Paris. Ensuite, mon volume des Éditions La Presse mentionne, comiquement, une traduction américaine à New York et une autre, anglaise, à Toronto… L’auteur devient le correspondant à Québec de deux vénérables institutions étasuniennes, le Time et le Life. Et il écrit Les Plouffe avec, excusez du peu, une bourse Guggenheim.

     

    Roger Lemelin, ou l’irruption inattendue, dans notre littérature, du mythe fondateur de l’économie américaine : le millionnaire parti de rien. Il avait rejoint, à 20 ans, un oncle jobbeur dans la forêt gaspésienne. Il faut l’entendre s’extasier, dans ses entretiens avec VLB, sur la qualité de la fibre du bouleau d’ici, si prisée des industriels écossais (Pour faire une histoire courte, Stanké, 1991). Le jeune Lemelin maîtrise déjà l’anglais, et plutôt que de moisir dans un vieil autobus scolaire converti en roulotte au fond des Chic-Chocs, c’est lui qui traverse l’océan pour aller négocier avec les acheteurs. Si une chose peut être affirmée avec certitude à propos de cet auteur, c’est qu’il refusa le double voeu de pauvreté attendu d’un littérateur canadien-français. Il va devenir un cas dans nos lettres : un écrivain qui réussit en affaires… Et le symbole est presque trop beau pour être vrai : la première entreprise dont il fera l’acquisition est une fabrique de saucisses.

     

    Son ascension dans la bonne société se produit parallèlement à la « nationalisation » de la littérature québécoise, faisant de lui un suspect aux yeux des poètes du pays et des écrivains du peuple qui dominent alors le paysage. Pendant que tout ce qui grouille, grenouille et scribouille embrasse l’indépendantisme et la cause révolutionnaire, le fédéraliste convaincu accède à la classe aisée. Trudeau l’invite à Moscou. Desmarais, rencontré dans un avion, lui offre la direction de la Grosse Presse. Dans une société où l’argent et les gros chars ont toujours été ceux des autres, l’image de grand bourgeois qui s’est alors attachée à sa personne a sans doute nui à sa postérité littéraire, mais pas plus qu’un certain éparpillement et que la raréfaction de cette oeuvre populaire pour cause d’affairisme. On ne lui pardonnait pas plus de fumer le cigare avec les big shots qu’on ne pardonnera à Charlebois de se mettre au golf dans les années 1980.

     

    Hubert Aquin, qu’il embaucha comme directeur littéraire des Éditions La Presse, puis congédia au bout d’un an sous prétexte (dit la légende) que les affolants frais de déplacement et de représentation qui rebondissaient sur le bureau du boss menaçaient l’entreprise de faillite, l’apostropha en ces termes dans une lettre ouverte où il qualifiait la « future NRF » de Lemelin de « machine anti-québécoise » : « Vous avez bien démérité de la patrie, monsieur Lemelin, en offrant à Power Corporation, moyennant un gros salaire, d’enrober toute l’opération dans votre style Place Royale. » [« Pourquoi je suis désenchanté du monde merveilleux de Roger Lemelin », Le Devoir, 7 août 1976]

     

    C’était plutôt bien envoyé. Mais ça ne manquait pas de sel, venant d’un homme qui s’était lui-même reconnu « écrivain faute d’être banquier », flambeur notoire dont les pulsions effrénées trahissaient les aspirations à la grande vie. En somme, un cassé réglait ses comptes avec celui qui avait réussi, son semblable, son frère.

     

    Pour ce qui est du « style Place Royale », j’avoue que lire « Roger Lemelin de l’Académie Goncourt » sur la couverture de mon exemplaire des Plouffe a le don de faire monter à mes lèvres un sourire presque attendri. Il n’est pas évident de trouver, dans la liste « couvert par couvert » des membres présents et passés de l’auguste aréopage, une mention d’un tel répondant canadien. Peut-être qu’en fouillant un peu…

     

    En retrouvant quelques scènes mémorables du film de Carle dans les pages de Lemelin, j’ai été agréablement surpris par ma relecture, par tous ces mots qui revenaient à la vie sous mes yeux : « “Allez-vous lâcher mon Guillaume, mes maudits grands flancs-mous !” hurla Joséphine qui fit irruption en brandissant un lourd tisonnier. » Vas-y, môman !

    Les Plouffe
    Roger Lemelin, Les Éditions La Presse, Montréal, 1948, 395 pages












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