Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous

    Ces écrivains partis à la rencontre de la France

    Sylvain Tesson a «marché» l’Hexagone. D’autres ont parcouru le pays de long en large en quête d’un paysage, d’une musique, d’une lumière…

    15 avril 2017 | Christian Rioux - Correspondant à Paris | Livres
    Ce n’est pas un hasard si, depuis quelques années et encore plus à l’aube de cette élection présidentielle pour le moins atypique, tant d’écrivains et de journalistes éprouvent le besoin de faire leur tour de France.
    Illustration: Tiffet Ce n’est pas un hasard si, depuis quelques années et encore plus à l’aube de cette élection présidentielle pour le moins atypique, tant d’écrivains et de journalistes éprouvent le besoin de faire leur tour de France.

    L’écrivain anglais Chesterton a souvent ironisé sur ces intellectuels avides d’exotisme qui parcouraient le monde pour ne rencontrer dans chaque nouveau lieu que des êtres qui leur étaient semblables, lisaient les mêmes livres et pensaient les mêmes choses. Marcheur et escaladeur de montagnes autant que de cathédrales, Sylvain Tesson a longtemps cherché le grand air. Jusqu’au jour où une chute terrible à Chamonix en août 2014 le laissa presque mort. « J’avais pris cinquante ans en huit mètres », écrit-il. Au « centre de rééducation », ce miraculé préfère reprendre sa marche. Mais voilà que l’homme trouve soudainement « désinvolte d’avoir couru le monde en négligeant le trésor des proximités ». Il traversera donc la France à pied, de la frontière italienne au Cotentin.

     

    Combien sommes-nous à avoir ainsi couru le monde pour découvrir sur le tard que nous disposions « là, sous nos yeux, d’un pays proche » dont nous ignorions « les replis, d’un réseau de chemins campagnards ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides » ?

     

    Ce n’est pas un hasard si, depuis quelques années et encore plus à l’aube de cette élection présidentielle pour le moins atypique, tant d’écrivains et de journalistes éprouvent le besoin de faire leur tour de France. C’est pour les uns, comme Sylvain Tesson (Sur les chemins noirs, Gallimard), l’occasion de redécouvrir les derniers paysages laissés intacts par l’urbanisation. C’est pour certains, comme Florence Aubenas (En France, éditions de l’Olivier), la chance de dessiner le portrait d’un peuple rebelle et aujourd’hui désorienté. C’est pour d’autres encore, comme Anne Nivat (Dans quelle France on vit, Fayard), le moment d’explorer ses cicatrices. Pour ne rien dire de ceux qui, comme Jean-Paul Kauffmann, avaient entrepris de Remonter la Marne (Fayard) pour combattre l’esprit de « maussaderie ». Ou encore Jean-Christophe Bailly (Le dépaysement, Seuil), qui avait sillonné la France dès 2011 dans l’espoir de « comprendre ce que ce mot désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il désigne quelque chose qui, par définition, n’existerait pas ailleurs ». Parmi ces marcheurs, on trouve même un député des Pyrénées, aujourd’hui candidat à la présidence, comme Jean Lassalle (À la rencontre des Français, Le Cherche-Midi). Ce fils d’une famille de bergers béarnais avait soudainement senti le besoin de parcourir à pied pendant huit mois plus de 5000 kilomètres à la recherche des « repères perdus » et du « peuple souverain ».

    Je n’aurai plus honte désormais de m’avouer nostalgique de ce que je n’ai pas connu
    Sylvain Tesson
     

    Dormir à la belle étoile

     

    Contrairement à ces derniers, Sylvain Tesson n’empruntera tout au long de son périple que les « chemins noirs », ces layons, ces chemins de labour ou de halage qui sur les cartes relient hameaux et villages évitant le plus possible les grandes agglomérations. Géographe et baroudeur, Sylvain Tesson dort à la belle étoile, dans les prés, sous les arbres et, les jours fastes seulement, dans une grange chez l’habitant. Partout, il ressent les déchirures du paysage jusque dans sa chair. Comme sa jeunesse à lui, il n’y a pas si longtemps la France avait été bénie des dieux. Comme dans sa vie d’avant, tout ressemblait à un tableau de Bonnard, écrit-il. Puis ce fut la chute. Celle de l’écrivain « pris de boisson » accompagnant celle du pays qui se réveille aujourd’hui avec la gueule de bois. « Les nations ne sont pas des reptiles : elles ignorent de quoi sera faite leur mue », écrit-il.

     

    Ce que découvre Tesson, c’est une ruralité pour laquelle le progrès a été un désastre, des paysages qui sont menacés, un corps social qui est en état de choc. « La force aveugle de l’époque était cette rapidité avec laquelle elle se débarrassait des vieilleries », écrit-il. Le marcheur est convaincu de lire dans ce terroir une des révolutions les plus radicales de l’histoire de l’humanité. La presque disparition de l’agriculture bien sûr. Tout cela en moins de 40 ans ! Mais aussi la lente dissolution du ciment qui tenait ce pays impossible décrit par Fernand Braudel. Pour le dire vite : ce qui unissait le calcaire et le granit, l’agriculture et la culture, Maurras et Jaurès, le sacre de Reims et la fête de la Fédération, pour reprendre la célèbre formule de Marc Bloch. C’est l’effacement rapide de cette fragilité qui a fait la France et ses paysages qui inquiète tant le géographe.

     

    Vers la fin de son voyage, voilà celui qui craignait surtout de passer pour ringard, et qui tenait la nostalgie pour une maladie honteuse, atteint d’un étrange mal. « Je n’aurai plus honte désormais de m’avouer nostalgique de ce que je n’ai pas connu », écrit-il. Tout plutôt que ces « alignements de maisons mortes ».

     

    Au coeur de la Malfrance

     

    Reporter de guerre confirmée, Anne Nivat est aussi une habituée des chemins noirs. Mais pas en France. Cette fois, elle a troqué la Tchétchénie et l’Irak pour la Malfrance. Dans les six villes où elle a résidé chez l’habitant trois semaines chaque fois, la grande reporter dit avoir rencontré « la même défiance vis-à-vis du politique, insidieuse, profonde, sans retour ». Comme Jean-Christophe Bailly, Anne Nivat décrit un « dépaysement ». Le mot peut décrire un changement de décor, mais aussi un pays qui se défait. La journaliste dit avoir découvert des « no man’s land » identitaires dans des quartiers où certains jeunes issus de l’immigration ne se sentent pas français. Mais elle a aussi découvert partout un fabuleux « plaisir de la conversation ».

     

    Une conversation qui tranche avec ces trois cafés que décrit Florence Aubenas à Saint-Gilles, dans le Gard, où le candidat proche du Front national, Gilbert Collard, venait d’être élu. Le premier affichait un drapeau algérien. Dans le second, on ne cachait pas voter FN. Quant au troisième, il avait pour devise « ne m’emmerdez pas ! ». On pourrait y voir une métaphore de la campagne présidentielle en cours. À Montbéliard comme à la Cité des Pâquerettes de Nanterre, Florence Aubenas raconte à son tour une jeunesse abandonnée en mal de balises, mais aussi de passions. Peut-être même de pays. L’un de ses plus beaux portraits, tout en finesse, est celui de ces très jeunes mères de la région de la Thiérache, à la frontière belge. « Un enfant, c’est déjà ça, toujours quelque chose qu’on a », dit l’une d’elles.

     

    Plus Jean-Paul Kauffmann s’approche des sources de la Marne, plus il découvre comme Sylvain Tesson « un pays en difficulté que l’on a mis peu à peu à l’écart au nom de la dépense inutile ». Mais il surprend aussi une population qui ne s’avoue jamais vaincue. Un peuple dans lequel il discerne « la continuité de la vie, un plaisir de vivre qui n’est pas éteint, la solidarité ». Le souffle d’« une vraie générosité agissante ».

     

    Une France qui stagne ?

     

    Jean-Christophe Bailly reste pourtant convaincu qu’aucune de ces strates accumulées qui font la France n’est véritablement morte. Le poète évoque d’ailleurs cette capacité de « dormance » qui désigne le pouvoir qu’ont les graines de conserver longtemps leur possibilité de germination.

     

    Dans tous ces livres, au détour d’une page, à la fin d’un chapitre, on sent résonner cette terrible interrogation de Jean Cocteau : « Il est possible que le Progrès soit le développement d’une erreur. » Une phrase que Sylvain Tesson reprend à sa manière en affirmant qu’« il ne fallait pas s’échiner à déraciner les choses si on n’avait rien à replanter à la place ».

     

    Au terme de son périple, Sylvain Tesson avoue avoir découvert « un pays qui ne paraissait pas très disposé aux changements ». Une affirmation qui résonnerait comme un coup de tonnerre dans le paysage de cette campagne présidentielle, si on osait l’entendre. Et pour cause, écrit-il : « Comment la France pouvait-elle s’avancer vaillante dans l’époque mondialisée alors qu’elle se croyait encore un destin antique ? » Pas facile de devenir épicier quand on s’est rêvé tragédien ou philosophe.













    Envoyer
    Fermer
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.