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    La décadence vue par les oubliés

    Michel Onfray et Karim Akouche racontent le déclin d’une époque par deux fenêtres très différentes

    Maya Ombasic
    15 avril 2017 |Maya Ombasic | Livres | Chroniques

    C’est le printemps des poètes à Lyon. Cette année, le festival porte le titre « Magnifique Printemps ! » comme pour narguer la décadence politique entourant les élections présidentielles en France.

     

    Le rendez-vous des poètes et écrivains invités se termine au fameux Look Bar, le mythique endroit du Vieux Lyon où, grâce à un archaïque disque en vinyle de Gainsbourg et les indolentes chansons live interprétées par un saltimbanque, il est possible de rencontrer des personnes de tout âge, de toutes les cultures et qui traitent de tous les sujets ! Ainsi, Luis, français d’origine espagnole dont les parents ont fui l’Espagne de Franco, devenu banquier probablement par réaction à un père autoritaire, parle du dernier livre de Michel Onfray, Décadence : de Jésus à Ben Laden. Vie et mort de l’Occident (Flammarion) avec une telle aversion qu’on se demande avec inquiétude si la France va réussir à échapper à la vague europhobe rien que pour préserver cette libre circulation des idées où un banquier déteste viscéralement un philosophe…

     

    Mourir un jour

     

    Même si sa lecture d’Onfray relève d’une manière de lire à la Wall Street, à savoir euphorique, en diagonale et cherchant des points à marquer, Luis n’a pas tout à fait tort. Dans son dernier essai sur la décadence, Onfray tente d’expliquer les raisons de la fin de la civilisation judéo-chrétienne qui, comme toute grande civilisation, doit mourir un jour.

     

    Nous assistons à la fin imminente de cette secte qui a réussi, il y a deux millénaires, à devenir une religion puis une civilisation grâce non pas à sa vérité, mais plutôt à sa force. C’est pourquoi le christianisme et l’islam sont des civilisations impériales avides de conquêtes et d’expansion territoriales. Mais on saisit mal le lien qui les unit : l’islam, c’est la suite du récit judéo-chrétien ? C’est aussi la fin de La Trinité monothéiste ? Ou est-il radicalement autre ?

     

    Onfray semble dire que la théocratie islamique qui tente de s’imposer sur la ruine judéo-chrétienne est une solution momentanée au nihilisme occidental, car « elle entre dans cette catégorie des politiques optimistes qui escomptent un avenir radieux si on applique son plan ». Or, dans cette brique monumentale de six cents pages consacrée à l’origine de la décadence occidentale, il est impossible de trouver un endroit réellement consacré à l’autre et à sa façon de vivre la déchéance ou la naissance, selon l’emplacement de l’observateur. À part deux chapitres où il est question du paradis à l’ombre de l’épée et de la fin de l’Occident belliqueux au profit d’une foi planétaire qui n’a pas peur de la mort, il est à se demander si le philosophe n’avait pas manqué le rendez-vous avec cette civilisation qu’on étiquette de « Proche-Orient » précisément parce que, en raison de sa proximité, elle représente le miroir privilégié de notre altérité.

     

    Solitaire en dissonance

     

    Heureusement, il y a des livres moins bruyants, mais plus intimistes qui parlent de la véritable décadence qui nous guette, celle d’un monde à la recherche du sens. Dans le dernier livre de Karim Akouche, La religion de ma mère (Éditions Michel Brulé), la plume qu’on qualifie de « mitraillette » puisqu’elle enfante les mots justes et les phrases courtes, mais coups de poing, laisse entendre les cris du coeur de l’individu solitaire en dissonance absolue avec son peuple dépossédé et totalement égaré.

     

    L’écrivain et dramaturge montréalais met habilement en scène un narrateur kabyle qui retourne en Algérie pour l’enterrement de sa mère. Grâce à un ton juste qui traite de la décadence individuelle et collective, le livre raconte les conséquences des pensées systématiques sur les êtres qui se refusent à tous les systèmes. La langue et la culture kabyles de cette mère à laquelle le fils rend hommage par-delà la mort, démontrent avec justesse l’égarement et le désespoir de tout un peuple aux pratiques païennes dans un coin du monde où il est dangereux d’être multiple.

     

    « Pour nous dompter, l’État a gravé la charia au fronton de nos temples. Des versets ornent nos sépultures. On a arabisé nos têtes. On a islamisé nos coeurs. Clandestins rejetés par les vagues de l’histoire, nous nous sommes agrippés à des épaves et nous flottons », écrit Karim Akouche.

     

    Luis, le banquier lyonnais, a peut-être raison : de quelle décadence parle Onfray au juste s’il ne se donne pas la peine de nous la raconter à partir du point de vue de l’autre, comme le fait Malouf dans Les croisades vues par les Arabes et comme le fait Akouche dans La religion de ma mère. Mais pour cela, faut-il encore que l’autre soit considéré comme soi-même.













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