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    Jacques Prévert, l’artiste féroce

    L’héritage du poète est souvent réduit à une dimension ludique, se désole sa petite-fille

    11 avril 2017 |Fabien Deglise | Livres
    Jacques Prévert a dit: «Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple.»
    Photo: Agence France-Presse Jacques Prévert a dit: «Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple.»

    Il faut laisser ses yeux voir au-delà des belles histoires d’oiseaux, des chemins d’école, des pupitres qui redeviennent arbres ou des cancres qui effacent les chiffres et les mots pour dessiner le visage du bonheur sur le noir des tableaux. L’écrivain et artiste polymorphe Jacques Prévert, qui a quitté le monde des vivants il y a 40 ans jour pour jour, exactement en ce 11 avril, n’est pas cette figure de l’angélisme dans laquelle la mémoire collective cherche à le cantonner.

     

    Subversif, voix des exclus, anarchiste souriant, témoin des dérives qui se répètent, Jacques Prévert est plutôt ce grain de sable qui cherche à faire gripper les systèmes entretenant les injustices. L’acuité de son regard dénonce habilement toutes « les saloperies du monde », lance à l’autre bout du fil Eugénie Bachelot-Prévert, petite-fille de ce poète singulier qui aimait surtout se définir comme un braconnier dans le monde des arts et de la pensée. Et, la férocité de son oeuvre se révèle enfin, non pas par excès de lucidité du présent, mais bien à cause des vents troubles et malodorants qui s’y installent sournoisement, non sans rappeler ceux qui ont inspiré le contestataire.

     

    « Notre époque est malheureusement très proche de celle des années 20-30, où mon grand-père a vécu et a constitué une bonne partie de son oeuvre », a indiqué lundi en entrevue au Devoir Mme Bachelot-Prévert, artiste peintre de son état. Elle gère aussi depuis 17 ans le patrimoine et la mémoire de l’auteur de Pour faire le portrait d’un oiseau, l’un de ses célèbres poèmes. « Le pouvoir de la finance, les replis identitaires, la peur de l’autre, les injustices sociales, les corruptions… il a dénoncé tout ça. Il a opposé une pensée forte et toujours vivace à ce monde qui ne va pas à cause de l’argent, des dogmes, des abus de pouvoir, des aveuglements et de tous ces faux-semblants qui empêchent l’humain d’être lui-même. »

     

    Étrange paradoxe qui lui sied parfaitement, la véritable nature du poète a été altérée… par un bon sentiment. En pleine Deuxième Guerre mondiale, un professeur de philosophie fait entrer en effet les poèmes de Prévert dans son lycée de Reims, suivi par d’autres enseignants français qui cherchent alors à s’éloigner des poètes un peu trop prévisibles et sirupeux au profit d’un corpus plus engagé, plus à même de préparer les élèves à la violence de leur époque, faite de privations, de répressions, de génocides… L’assemblage de ces textes pour les écoles posera les bases de Paroles, son premier recueil, publié en 1946, comme celle du regard un peu trop réducteur que l’histoire va finir par avoir sur lui.

     

    Un penseur complexe

     

    « L’oeuvre de mon grand-père a été réduite à sa dimension scolaire », dit sa petite-fille en dénonçant des textes devenus au fil du temps des exercices vidés de leur sens et qui induisent, à force d’être ressassés, une certaine lassitude chez ceux et celles qui y ont été exposés. « Le cancre, très utilisé dans les écoles, a été écrit pendant la guerre et présente une dimension politique très forte, une remise en question de l’autorité du maître, qui n’est pas forcément la figure d’un enseignant, et des conformismes. Mais ce n’est pas ce dont on se souvient. On garde de Prévert l’image de l’oiseau, de la cigarette au bec, de lui, avec son chien, devant la table d’un bistro dans un parc. Or, mon grand-père était un artiste complexe dont on a oublié la richesse de sa complexité. »

     

    Selon elle, en revisitant Les enfants du paradis, film de Marcel Carné (1945), scénarisé par Jacques Prévert, en relisant La chasse aux enfants, une histoire de révolte dans un bagne d’enfants, en replongeant dans Vie de famille, qui parle de l’hypocrisie des prestations de chômage et de la triste condition de la classe moyenne, Il ne faut pas, la Chanson des escargots qui vont à l’enterrement, Étranges étrangers — la liste n’est pas exhaustive —, c’est finalement un « éveilleur de conscience, un empêcheur de tourner en rond », que l’on trouve aujourd’hui et qui s’impose comme un « Spinoza, comme un Picasso », avec sa « capacité à alerter » ses semblables « sur l’importance de ne pas tomber dans le ronronnement et dans les clichés, dans les certitudes » qui briment les libertés, troublent les perceptions et conduisent l’humanité à la stagnation, bien plus qu’à la régression.

     

    « Mon grand-père voyait toutes ces choses qui se répètent sans cesse dans l’histoire du monde », dit celle qui a de l’homme les souvenirs fragmentés de la petite fille de 2 ans et 11 mois qu’elle était le jour de la mort du poète, puis ceux que les parents et amis de Jacques Prévert lui ont fait partager depuis 40 ans. « Il fait partie de cette lignée de penseurs qui n’ont jamais été dans leur époque, qui sont ailleurs, qui racontent leur monde maintenant tout en étant déjà au-delà de ce temps. »

     

    Un sourire contagieux

     

    Drôle d’oiseau subversif, Jacques Prévert n’a pas aidé sa cause avec son sourire et sa bienveillance, qui désormais troublent sa mémoire. « Il a dénoncé les choses avec férocité, mais en tirant toujours sa pensée vers le haut, vers l’amour, la joie, la pensée positive. Il n’était pas dans les affects de la tristesse, de la colère, de la frustration. Pour lui, l’être humain devait s’élever plutôt vers la vie et l’amour pour dénoncer les aberrations, les incohérences, les injustices qui entravent la vie et l’amour, justement. »

     

    Jacques Prévert a dit : « Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple », un aphorisme qu’Eugénie Bachelot-Prévert, qui se préparait lundi à vivre sa journée de commémoration, à la campagne, loin de l’agitation de la vie parisienne, et proche de l’essentiel, sa famille, ses enfants, a-t-elle dit, trouve un peu trop péremptoire pour son grand-père qui était tout sauf un « donneur de leçon ». « Il a aussi écrit : le désordre des êtres est dans l’ordre des choses, que je préfère » et qui va comme un gant à ce poète, scénariste, collagiste, philosophe et grand-père dont l’esprit reste malgré le chaos qu’elle expose plus facile à explorer qu’à magnifier. « L’étoffe des héros » n’étant rien d’autre, pour ce promoteur du doute et ce combattant de certitudes délétères, qu’« un tissu de mensonges ».













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